Bibliomancienne

De Camus à Chassay, se suicider ou pas

31 janvier 2010 · Laisser un commentaire

Je viens de refermer la dernière page de l’excellent Sous Pression (Boréal, 2010) par Jean-François Chassay. Dans ce roman, nous passons une journée, la dernière du protagoniste principal, a rencontré le cortège de ses amis qui doivent le convaincre de ne pas donner suite à son projet de suicide. Il y a quelque chose d’un peu tragico-comique dans le déroulement de ce récit, qui est aussi un décompte, parce que les neuf invités au banquet de la mort annoncée du quarantenaire suicidaire, sont d’une inefficacité totale dans le rôle de bouée de sauvetage.

La structure du livre fait se succéder les chapitres où un narrateur objectif nous situe quant aux  états d’âmes extrêmes du physicien  en alternance avec un récit au « tu » des amis sollicités à tour de rôle pour le supporter. Je n’aime pas du tout les adresses au « tu » = malaise, inconfort. Mais dans ce cas, l’approche m’a beaucoup intrigué parce que j’y ai vu une qualité cinématographique particulière. J’avais l’impression de voir le film de notre futur suicidé et de ses divers interlocuteurs en train de manger, boire dans différents lieux de Montréal, avec en voix-off, le monologue de ces amis comme autant de discours sans talent pour la rédemption. Dans la série télé  Aveux récemment, on pouvait observer un procédé similaire.

Et, il faut les entendre les voix-off de ses proches, littéralement off, à côté, qui parlent la plupart du temps de sujets qui n’ont rien à voir avec la problématique : Darwin, les insectes, les chiens, une de ses amies en profite pour lui raconter les détails de sa dernière mésaventure amoureuse avec un jeune homme de 10 ans son cadet – alors qu’elle connaît l’attirance qu’il éprouve à son endroit (comble du cynisme, de quoi l’achever). À ces bavardages stériles, contraste le silence de l’homme qui est le silence du sens.

Un extrait : « Bon je pars soigner mes chiens. Si tu meurs, je vais continuer à les soigner…Et si jamais tu veux t’acheter un chien, ne te gêne pas pour me demander des conseils. S’occuper d’un chien, c’est un remède de cheval! Je suis plus efficace sur ce sujet que sur les suicidés ou futurs suicidés. » Remarquez la désinvolture du geste : c’est par là la sortie. Quelle sollicitude, quelle compassion!

Probablement que l’on parle d’autre chose car, au fond, on ne sait pas quoi dire devant une homme qui veut mourir. Mais il n’y a tellement pas de résilience possible à attendre des suites des échanges avec ces individus dysfonctionnels qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une métaphore de l’incapacité du Québec de à répondre à l’appel au secours des hommes de sa communauté qui choisissent, ici plus que nulle part au monde, cette solution finale. Cela dit, si le suicide a sociologiquement un sexe, dans cette histoire, la bêtise n’en a pas, elle est la chose du monde la mieux partagée entre les hommes et les femmes qui sont convoqués.

L’expérience finit tout de même par être éprouvante (pas le plaisir de lire)  : elle revient, en boomerang, comme une responsabilité collective manquée parce que, en position de lectrice, j’étais assimilé au discours narcissique de ces clowns. En effet, c’est moi aussi qui, lisant, lui disait  « tu » comme dans « tu veux mourir mais ça ne m’intéresse pas tellement ». C’est un aspect plutôt subversif du projet de l’auteur. Futurs lecteurs, vous êtes prévenus, vous n’en sortirai pas nécessairement grandis.

Et, plus localement, dans le genre subversif, et bien, si vous aimez Montréal comme le maire Tremblay, vous allez ressentir une sorte de tension avec la représentation que vous vous en faites : «la ville la plus laide du monde, mise à part Laval bien sûr, puisque Montréal a réussi à produire un clone encore plus hideux.» Mais, on circule dans cette ville, on se l’approprie, on la cartographie, d’Ahuntsic au Vieux, en métro, en s’arrêtant dans certains lieux cultes comme la brasserie Holder ou la Casa del Popolo. Le dernier trajet de sa vie, son dernier droit, fait corps avec la ville. D’ailleurs, on ne pouvait pas voyager autrement qu’en métro dans le contexte de ce récit tellurique où les tripes, le sous-terrain intérieur, l’abyme, le fonds du fonds, le royaume d’Hadès et…l’absurde sont au menu.

Moins subversif mais tout de même, on peut souligner que cette oeuvre s’inscrit dans le monde de la littérature sous contraintes façon Perec comme en témoigne l’auteur qui fait part de ses intentions dans une entrevue : « Pour écrire, j’ai aussi besoin de m’imposer certaines règles. Dans Sous pression, je me suis imposé la contrainte d’inclure une référence à un peintre, à un musicien, à un plat, dans chaque chapitre».

Mais, dans tout ceci, j’ai été particulièrement intriguée par la question suivante : Est-ce un roman camusien ? Au début, dans les premières pages, à cause de la complainte de l’universitaire en Alaska qui n’a pas vécu la vie qu’il aurait voulu, j’ai pensé que l’on aurait droit à la version québécoise d’un Philip Roth (Un homme par exemple), c’est aussi brillant et caustique, mais, beau dommage, il s’est avéré très vite que c’était autre chose. Le profil est décidément plus philosophique que sociologique (mais pas besoin de trancher ces catégories au couteau).

Chassay réfère au moins deux fois à Camus (1913-1960, dont on célèbre cette année le cinquantième anniversaire de la mort) et,ce faisant, il lie inévitablement la question du suicide à ce dernier. Pour Camus, le suicide est le problème philosophique entre tous : »[il] n’y a qu’un problème philosophique sérieux, c’est le suicide. Juger que la vie vaut la peine d’être vécu, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie ». Face à l’absurdité, ce « divorce de l’homme et du monde », le suicide est-elle la seule issue logique? Le cas de cet homme en crise n’est pas celui d’un dépressif pathologique, il est explicitement engagé dans une quête rationnelle. Le suicide est une inférence pour lui et, en bon scientifique,  il la met à l’épreuve de la communauté.

Mais, là où il échappe au modèle camusien, c’est dans le remède. Pour Camus, face à l’absurde, il y a trois voies, le suicide, l’espoir ou la révolte. Or, l’espoir n’est pas une solution : Il est une tentative maladroite pour se dérober provisoirement à la conscience qui, lorsque la question du sens été une fois posée, resurgit inéluctablement; il est un effort vain pour « se dérober à l’implacable grandeur » de l’existence. Reste la révolte par le biais de laquelle, refusant l’absurde, l’individu découvre la liberté d’agir et prête, impose au monde les raisons dont il est dépourvu.

Notre homme n’est pas typiquement un héros camusien parce qu’il ne choisit pas la révolte. Pendant longtemps, si l’on en croit ce qu’il révèle sur sa vie, il l’a été, activement impliqué comme citoyen et comme chercheur dans la Polis. Mais, au moment où l’on fait sa rencontre, le condamné a renoncé à la révolte, sa voix est éteinte, enterrée par le bavardage de ses congénères. Est-ce une manière de rappeler que cette bataille contre l’absurde n’est jamais conclu :  tantôt, elle se  gagne, tantôt, elle se perd ? Est-ce une manière de marquer, une fois pour toute, la fin de l’existentialisme, comme réponse éclairante à la question du sens?

D’un autre côté, il y a quelque chose d’héroïque dans sa démarche. Il sait bien qu’il est fichu dans le fond mais, avant de mourir, il consacre ses dernières heures à donner un ticket pour la révolte et le bonheur à son auditoire déglingué. Il leur donne l’opportunité de se confronter à l’absurde, d’explorer leurs raisons de vivre et de les réactualiser. C’est la version utilitariste de l’existentialisme : un de perdu pour neuf de gagnés.

Sous pression, à sa manière peut-être conçu comme une oeuvre commémorative et, si j’avais à élaborer un médiagraphie pour l’anniversaire de Camus, j’incluerais, en lien, ce roman de Chassay qui le revisite, le prolonge et le déplace (en métro).

Chassay a une page dans Wikipédia, je la cite pour biographie : « professeur titulaire au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Il s’intéresse à l’interaction entre la culture scientifique et la culture littéraire (littérature et savoirs); aux littératures américaine et québécoise; à l’Oulipo (en particulier à l’œuvre de Georges Perec); à la sociocritique et l’analyse du discours; au roman urbain et au roman français contemporain. » Je précise que Wikipédia nous met en garde que cet article ne cite pas suffisamment ses sources mais pour cette extrait de bio, on est correct, je dirais que ces informations recoupent d’autres références (que, dans mon cas, je citerai comme Cyperpresse). Si je pouvais, je recommanderais à l’auteur mais surtout à l’éditeur de voir à cet article  puisqu’il est le  premier résultat, et la première vitrine donc, à s’afficher dans Google, avant sa page à l’UQUAM. Sous pression est sa sixième oeuvre de fiction mais là encore, si l’on se fie à Wikipédia, il serait la cinquième…

Chassay sur Linkedin

Une dernière remarque pour ceux qui s’intéressent à la recherche d’information. J’ai entré ce document dans ma bibliothèque sur Librarything, juste le titre, les métadonnées et 4 étoiles. J’ai eu la surprise de constater que la page de LibraryThing (constituée par mon unique contribution pour le moment car je suis la seule jusqu’ici à avoir inscrite ce titre dans la base de données en question) est désormais le premier résultat obtenu en inscrivant « Chassay sous pression » dans la boîte de recherche de Google. La critique démocratique par le biais du catalogage social est définitivement en train de devenir un jeu à surveiller, à mon avis, dans l’économie du qu’en-dira-t-on littéraire.

La semaine de prévention du suicide : du 31 janvier au 6 février, sous le thème : Une semaine pour sortir le suicide de nos maisons.

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Comment les bibliothèques américaines utilisent-elles le web social?

25 janvier 2010 · Un commentaire

L’enquête menée par la South Carolina State Library auprès de 768 répondants, dont la majorité provenait des bibliothèques publiques, entre le 12 et le 25 novembre 2009, visait à répondre à la question suivante : How are American libraries using Web 2.0 ans social networking tools to promote their library programs and services ?

Les résultats de l’enquête nous apprennent que  :

  • Ce sont, dans une large mesure, les réseaux sociaux puis les blogues qui sont utilisés pour faire la promotion et le marketing des services de bibliothèques. Viennent ensuite les sites de partage de photos et les vidéos en ligne.
  • Sur une échelle de 1 à 5, ce sont les réseaux sociaux qui sont perçus comme étant les plus efficaces, suivis par les vidéos en ligne.
  • À la question : Pensez-vous que les outils Web 2.0 sont importants pour faire le marketing et la promotion des services de la bibliothèque ? 92,7 % ont répondu par l’affirmative.
  • Parmi les répondants qui avaient déjà implémenté des outils web 2.0,  77, 7 % des répondants ont affirmé que ces derniers étaient principalement utilisés pour faire la promotion des services généraux de la bibliothèque. 60 % s’en servaient aussi, de façon prédominante,  pour faire le marketing de certains programmes spécifiques destinés aux adultes ou aux enfants, 58,8% pour fournir des informations rapides aux utilisateurs, 48,7 % pour aller chercher de nouveaux usagers. D’autres usages divers ont été mentionnés (ça peut donner des idées) :
  1. partage de photos historiques
  2. formation du personnel, collaboration, liens avec les bénévoles
  3. blogue de lecture
  4. diffusion des photos de construction de bibliothèques
  5. communication avec d’autres professionnels
  6. apport d’information au sujet de d’autres bibliothèques, d’autres organismes sans but lucratif, d’autres institutions éducatives dans la même région
  7. référence, aide concernant des questions usuelles
  8. diffusion du curriculum de la bibliothèque et des nouvelles concernant les activités
  9. sollicitation d’avis, de commentaires auprès des usagers
  10. campagne de sensibilisation, informations sur les ressources, les événements
  11. promotion des nouveautés
  12. défense (advocacy) de la bibliothèque
  13. recrutement du personnel ou des bénévoles en accroissant sa visibilité en tant qu’employeur de choix au plan local et national.
  • La perception de la clientèle que l’on estime rejoindre par les technologies sociales en bibliothèques, en terme d’âge ou de genre,  reflète les résultats des études qui ont eu un fort impact comme celle de Pew Internet & American Life Project. Les femmes et les groupes d’âge entre 18-25 ans, puis entre 26-35, et en bas de 18, sont conçus comme des cibles privilégiées.
  • Plus spécifiquement, les outils les plus utilisés en bibliothèque, par ordre décroissant d’importance, sont : Facebook, différents blogues, Twitter, Flickr, YouTube, Wikis, Meebo, del.icio.us, Myspace, Library Thing.

→ 1 commentaireCatégories : Bibliothèque · Web 2.0
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Bibliothécaires en forme et engagé(e)s

21 janvier 2010 · Laisser un commentaire

« S’il y a bien une tendance qui tend à se renforcer ces derniers temps sur la plateforme sociale, c’est que les consommateurs ont désormais le réflexe d’y retrouver leurs organismes préférés. » Et on a le choix, la diversité des organismes présents sur Twitter, pour ne nommer que celui-là, est vaste comme la mer. Par exemple, l’Hôpital de Montréal pour enfants y a un compte et s’investit comme tous les autres dans ce travail de création de communauté. Et je suis fait partie de ceux et celles qui suivent l’Hôpital de Montréal pour enfants comme je suis aussi bien d’autres acteurs qui composent l’ambiance de cette ville sur ce canal.

Évidemment, je ne suis pas la seule follower de l’hôpital, une bibliothécaire de Concordia fait aussi partie du cortège, @canucklibrarian, ce qui lui a permis de saisir au vol un tweet en forme d’invitation lancé par cet organisme pour le Demi-marathon de Montréal. C’est que le Demi-marathon de Montréal propose une course à dimension humaine de 5 km à laquelle on peut participer pour le plaisir ou pour une cause parmi  les 26 qui sont proposées. Jennifer (CanuckLibrarian), qui a d’abord intercepté l’appel de l’Hôpital de Montréal pour enfants, a décidé de mettre ses running shoes pour contribuer à amasser des fonds pour son projet de construction, comme elle le raconte sur son blogue.

Une maille à l’envers, une maille à l’endroit, les chaînes internet se tricotent, souvent à la puissance 10, au hasard des tweets en porte-voix : Ma collègue a pris l’initiative d’envoyer à son tour un message invitant d’autres amis réseau à se joindre à elle. Très vite, quelques personnes lui ont répondu, dont moi-même qui ait aussitôt relancé  la balle dans mon camp via Twitter et Facebook. Jusqu’ici 3 bibliothécaires du Réseau ont manifesté leur intérêt pour le marcher et/ou courir (peu importe). C’est l’occasion de montrer ce que les bibs, ou les bibs de coeur, bibs par courtoise, en herbe, proto geek ou pur Dewey, ont dans le mollet.

La course de 5km du Demi-marathon se tiendra le dimanche 18 avril au Parc Jean-Drapeau sur l’île Ste-Hélène. Qui vient courir avec nous ?

Si quelqu’un a des suggestions à propos d’un éventuel programme d’entraînement dans des conditions hivernales (pour ceux que ça intéresseraient), commenter svp.

Enfin, si le cardio ET la poésie vous intéressent, nous sommes aussi à la recherche d’un nom pour le groupe.

Jusqu’au 22 février on peut s’inscrire à prix d’ami (31.50$); après cette date, le montant s’élève à 42$. Go!

* L’image provient de la galerie de Fe Ilya dans Flickr sous licence creative commons.

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La bibliothèque hypermobile et les 10 tendances du web social pour 2010

17 janvier 2010 · 7 commentaires

Les biblioblogueurs et les adeptes du marketing 2.0, surtout américains, se livrent parfois à cet exercice des tendances de l’année. Le web social est à géométrie variable et les développements ne sont pas les mêmes pour tous. À partir de mon expérience du territoire numérique local, je me suis prêté à cette gymnastique qui consiste à projeter les tendances pour l’année qui vient dans le contexte des bibliothèques québécoises.

1. La bibliothèque hypermobile. Il s’agit, à mon avis, de la principale tendance, une mouvance (!) englobant toutes les autres qui en sont des épiphénomènes. C’est pour cette raison que j’ai élaboré plus longuement sur ce motif.

Toute cette re-conception du monde à laquelle on assiste, cette révision de nos repères associés au temps, à l’espace et à l’information, le fait qu’on se déplace sans cesse d’un territoire numérique à un territoire physique, nous amène dans l’univers de l’hyper-mobilité ainsi que l’ont discuté certains auteurs comme Jean-Pierre Corniou. Du  point de vue économique,  suivant ce dernier, nous en sommes là : Il est simplement plus efficace, plus simple, plus rapide, plus écologique de transporter de l’information que des personnes ou des biens, et on peut le faire. Nos différents mondes, celui du travail, de la maison, des amis, des relations citoyennes, vont se côtoyer, en intégrant en continu, toutes sortes de démarches qui relèvent tantôt de la mobilité physique et tantôt de la mobilité numérique tout en faisant s’interpénétrer ces deux dimensions. Au-delà la frontière 2010, l’hypermobilité est conçue comme la caractéristique essentielle du XXIe siècle.

La bibliothèque  s’inscrit dans cette logique de l’hypermobilité qui fait se mixer nos transactions à travers la mobilité physique et numérique. Et, de la même manière que l’on veut intervenir dans le trafic des échanges d’information dans le monde physique, on veut aussi intervenir dans le trafic d’information du monde numérique, et dans ce trafic même qui les fait s’entrecroiser.

Les portables, les tablettes, le développement d’applications pour les appareils mobiles nous permettra d’accéder aux services des bibliothèques et et aux informations concernant leurs activités. On profitera du wifi dans les bibliobus et les nouveaux cafés de bibliothèques. Les services mobiles ou services hors les murs auprès de clientèles difficiles d’accès seront dotés de technologies pour effectuer des opérations de prêt, retour, abonnement, de la médiation, etc. L’ensemble de ces innovations intègre la bibliothèque dans le régime de nos déplacements à travers les territoires physique et numérique.

Plus de tendances :

2. Une maîtrise accrue dans l’utilisation des pages d’adeptes (fans) de Facebook pour le marketing et pour attirer de nouveaux usagers.

3. L’exploitation de Twitter par les médiateurs en bibliothèque, après celui de Facebook.

4. Le développement de collections de livres numériques et des expérimentations avec les liseuses par le personnel des bibliothèques.

5. L’installation de logiciels libres, notamment de CMS, pour développer des portails de bibliothèques interactifs, par exemple, Drupal, Joomla, WordPress.

6. Plus que jamais, la captation vidéo des activités et des événements en bibliothèques et leur retransmission sur les sites de partage comme YouTube.

7. La recrudescence des applications impliquant des dispositifs de géolocalisation dans différents projets de diffusion.

8. Avec l’évangélisation nécessaire, une prise de conscience plus aigüe des enjeux de l’accessibilité web, entendu comme un engagement des bibliothèques à l’égard du développement durable.

9. La mise en place de services de référence virtuelle.

10. Les femmes vont dominer le web social. Selon ReadWriteWeb, ce paramètre compte parmi les 10 qui vont changer le web social en 2010. On en attend pas moins dans les bibliothèques où le pourcentage de personnel féminin est imposant. Il y a, à coup sûr, un potentiel pour créer un pool de blogueuses au service de la recommandation de lecture en ligne par exemple. En France, on parle des amazones de la blogosphère qui ébranlent les milieux littéraires…Cette tendance ne figure pas au nombre des épiphénomènes, c’est un phènomène en soi ! ;)

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6 romans à lire en janvier

14 janvier 2010 · 2 commentaires

L’automne passe vite et les arrivages s’y succèdent à un rythme assez peu serein jusqu’aux fêtes. Même si 2010 est arrivé, on peut encore lire les publications de 2009 sans trop de décalage et ce d’autant plus que le temps de la bibliothèque n’est pas celui de la librairie et du marché. Voici une courte sélection internationale, comme si c’était votre dernière chance, avez-vous lu… ?

->Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye (Gallimard). Prix Goncourt 2009, cette oeuvre se déroule comme un film sur le motif, en gros plan, de l’âme brisée, tantôt défaite par la violence des sentiments, tantôt rassemblée par la force de celles qui l’abrite. L’auteure suit avec une patience maniaque les chemins tortueux, les vertiges, les pulsations dans la conscience de ses personnages en pratiquant une archéologie complexe. Ils ont menti ceux qui ont parlé d’un Goncourt exclusivement politique, trop habitués à opérer à partir des mécanismes préférentiels favorables aux hommes blancs.

->La Convocation (Métaillé)  ou -> L’homme est un faisan sur terre (Folio), de Herta Muller. L’écriture de Herta Muller est proprement fascinante. Qu’importe le récit, même si les enjeux sont tout sauf banals (la répression, la dictature, la liberté), ce sont les comportements des personnages observés comme des insectes, de manière à la fois méthodique et distante, avec une indifférence calculée (ou calquée sur le regard qu’on porte sur les individus dans un régime autoritaire), et la mécanique littéraire découpée au couteau avec des images durs, drus, éblouissantes qui lui valent ce prix Nobel de littérature 2009.

->Seul dans le noir de Paul Auster (Actes Sud). « Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le grand désert américain. » Un critique littéraire en peine meuble sa veille nocturne de fantaisies où il refait le monde, celui des américains. Qui suis-je moi, se demande August Brill, quel est mon poids, ma responsabilité dans le commandement des catastrophes et de mon existence…et si on réécrivait tout ?  Roman d’enquête étrange, dont l’objet est métaphysique ou littéraire, ou les deux, en même temps qu’un roman allégorique sur la conscience américaine en détresse. Un des meilleurs de Paul Auster.

-> L’incendie du Hilton de François Bon (Albin Michel). Cette oeuvre est majeure mais la critique dans le Devoir ne l’a pas vu ainsi et en a largement sous-estimé le projet. Ce roman s’il en est un, raconte la fuite,  pour vrai, des écrivains chassés du Hilton qui les recevaient pendant le Salon du Livre de Montréal en 2008. Cette nuit-là, l’empire du livre brûle, écrivains et non-écrivains se rebrassent et partagent les mêmes pavés, la littérature, sans-abri, questionne ses codes en errant à travers les sous-terrains désarticulés de la ville. Dans les corridors du texte, le récit déjoue la linéarité comme un réseau de tunnels sous la Place Ville-Marie, comme un proto-hypertexte, comme un réseau web. Se lit à partir de n’importe laquelle page. Un dossier prolonge l’oeuvre précisément là où la littérature s’en va.

->Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra (Grasset/Pocket), paru récemment en poche. Littérature extrême. L’écriture est pratiquée avec un art consommé, sans surprise, sans remise en question des conventions. Mais à ce confort s’oppose le récit bouleversant du  jeune Younes et, à travers lui, celui des misères paysannes, de la colonisation algérienne et de ses violences, des amours et des amitiés métissés, des identités plurielles.

->La Route de Cormac McCarthy (Folio), vient de paraître en livre de poche. Et pourquoi pas, je dirai, comme plusieurs, que c’est le roman de la décennie même si je n’ai pas réussi à le finir.  J’ai été incapable de gérer les sentiments contradictoires d’effroi et de délice que cette narration a réveillés. Voilà une oeuvre qui incarne le sublime dans le sens philosophique des penseurs du 18ième. On y ressent, avec une violence inouïe, à la fois la finitude de notre espèce et les limites de notre imagination à se représenter cet héritage post-nucléaire, informe et terrifiant. Et du coup, diraient ces philosophes, n’est-ce pas notre essence spirituelle, morale, humaine qui s’en trouve révélée à travers le sens que nous arrivons néanmoins à prêter à ces données qui nous dépassent ?  Tant qu’il y aura un homme. Prix Pulitzer, Prix des Libraires du Québec/roman étranger.

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10 résolutions pour les médiateurs sociaux en 2010

5 janvier 2010 · Un commentaire

L’année dernière à cette date-ci à peu près, l’infatigable Ellyssa Kroski avait proposé 10 Social Media Resolutions for 2009. On dit que tout va très vite dans le monde des médias sociaux mais ses propositions tiennent encore solidement la route : On peut les actualiser un peu, mais à peine, et retenter sa chance si on n’a pas été au bout de ses promesses en 2009. Traduction et reformulation libre (où l’on constatera que le fossé entre les médias sociaux et le vie est à près nul tant les résolutions dans les deux mondes se ressemblent) :

1. Perdre du poids. Procurer une cure d’amincissement à votre agrégateur en vous désabonnant de tous ces blogues qui sont sans intérêt et qui vivotent juste assez pour donner la chance à leurs auteurs de s’excuser de ne pas être plus actifs. Alléger votre compte Twitter en éliminant tous ces followers qui ne sont là que pour des motifs mercantiles, pour s’adonner à l’autopromotion, ou pour vous tomber sur les nerfs. Gérez vos amis sur Facebook. Certains font des interventions inappropriées, débarrassez-vous en discrètement ! Composez avec art et doigté vos listes d’amis. Ne donnez pas accès à tout, réservez à quelques uns vos contenus plus personnels : L’auditoire silencieux n’est pas nécessairement bienveillant. Par ailleurs, n’en mettez pas trop sur vos profils. On peut être tenté de souligner la dégustation du dernier grand cru qu’on a ouvert – je le fais, c’est plus fort que moi – mais si vous vous lancez dans le gras récit des huîtres Raspberry Point avec foie gras au torchon et champagne millésimé dégusté en brillante compagnie sur les Champs Élysées, vous risquez vous-mêmes, c’est ce que d’être trop show off vous aura coûté, de passer à l’amincisseur de vos ex-amis.

2. Se mettre en forme. Faites une mise à jour de votre profil pour la nouvelle année. Sur Facebook, LinkedIn, révisez vos statuts professionnels ou faites état de vos accomplissements récents. Avez-vous pensé à une nouvelle photo, un nouveau Gravatar pour vous représenter au cours de l’année qui vient ? Ce peut-être un avatar anime ou un shoot réalisé à partir de Photo Booth sur votre nouveau Mac et par le biais duquel vous donnerez libre cours à votre imagination en le retravaillant avec Gimp.

3. Se faire des nouveaux amis. Entreprenez l’année avec en tête les mots « réseautage » et « communauté » puis passez à l’action  en partant à la recherche de nouvelles connections, de relations imprévues. Qui sait où cela vous mènera ? Sur Facebook, vous n’avez qu’à explorer les suggestions qui vous sont offertes. Vous pouvez « pousser » ces recommandations lorsque ce sont toujours les mêmes qui vous sont proposées et qu’elles ne vous intéressent pas, cliquez sur la croix pour les faire disparaître et laissez la place à de nouveaux visages. Sur Twitter, identifiez certaines autorités cognitives et puisez dans les listes de recommendations. Triez vous-même ces personnes choisies sur le volet dans vos listes ou vos groupes pour préparer le terrains pour la conversation à venir. Et que ce soit sur Twitter comme sur Facebook, il est possible de mener une recherche  par champs d’intérêts, « livre », « littérature », « bibliothèque », « bibliothécaire ».

4. Se simplifier la vie. Les clients comme Seesmic et Ping.fm constituent certainement un bonne façon de se rendre la vie plus facile, surtout si vous gérer de front plusieurs comptes. Des abonnements de ce type vous permettent notamment de sauver du temps en postant un message à un endroit et en le publiant simultanément à plusieurs enseignes. La même mise à jour de votre statut ou de vos tweets peut apparaître à la fois sur plusieurs comptes Twitter, sur vos comptes Facebook et vos pages de fan Facebook. Un abonnement à BigTweet s’avère aussi un excellent outil de partage de vos découvertes sur le web surtout dans le contexte d’une gestion multicompte de Twitter. Google Wave a suscité récemment beaucoup d’attentes en ce sens mais cette option n’est pas encore universellement accessible.  Et, j’avoue candidement que, même si je dispose d’une invitation, je n’ai pas encore pris le temps de me simplifier la vie à l’aide de cette nouvelle technologie sociale.

5. Prendre des bonnes habitudes. Il est tellement juste de dire que les médias sociaux sont aussi faciles à utiliser qu’ils sont éprouvants à maîtriser. Il faut accepter de s’engager dans l’apprentissage d’un nouveau langage et cultiver avec patience et  constance le savoir-faire et le savoir-être qu’ils exigent. Il faut se fixer des buts et des objectifs, déterminer et réserver le temps que vous êtes prêts à investir en l’inscrivant à l’agenda dans une routine hebdomadaire. Avez-vous une demi-heure le vendredi après-midi pour alimenter votre communauté sur Facebook,  le wiki de votre organisation ou découvrir Twitter ? Avez-vous 20 minutes le matin après le café, ou le midi pendant le café, pour consulter vos blogues favoris ? Avez-vous 2 heures de suite par mois pour écrire un billet sur un blogue collectif, rédiger des commentaires sur les blogues des autres, mettre vos photos sur Flickr ?

6. S’organiser. Dans les nuages du web, c’est la pagaille. La dispersion de vos trois comptes de courriels, quatre wikis, 25 blogues favoris,  n réseaux sociaux  et tous ces sites que vous fréquentez sur une base régulière est une épreuve pour une démarche cohérente et efficace sur le web.  L’intégration des médias sociaux constitue un des grands défis en ce moment. Avoir une page où l’essentiel de nos destinations web sont intégrées et organisées par le biais de Netvibes,  iGoogle, Google Wave peut vous éviter une visite chez le psy.

7. Soigner sa nouvelle identité numérique. Après l’image, votre identité numérique dépend aussi crucialement de la manière dont vous allez vous décrire. Presque tous les sites de médias sociaux offre un espace pour partager des éléments biographiques. Ces quelques lignes de description visent à vous promouvoir, qui êtes-vous, que faites-vous, quelles sont vos forces et votre expertise ? Ce n’est pas évident à rédiger, et on peut être tenté d’oublier de remplir ces champs ou d’oublier qu’on les a rempli dans le temps où on était au cégep…Mais, on a qu’à penser à la frustration de ne rien trouver sur les auteurs lorsqu’on veut savoir d’où ils sortent pour réaliser que cela vaut peut-être la peine de consacrer un moment pour se remémorer qui on est et ce que l’on fait afin de le faire connaître à la face du monde dans une présentation engageante. C’est quelque chose que je dois définitivement revoir…

8. Prendre une chance. Le début de l’année est un momentum, une opportunité historique pour oser quelque chose de nouveau. Vous pouvez ouvrir votre compte Twitter, débuter un nouveau blogue, vous inscrire dans un site de catalogage social comme LibraryThing ou Babel. Vous vous sentez ambitieux ? Lancez-vous dans la publication d’un webzine de littérature en accès libre. Une démarche plus modeste mais tout aussi significative serait de mettre de côté votre suite bureautique Office et de lui substituer OpenOffice dont il existe même une version pour enfant. Vos habitudes de lecture sont-elles prêtes pour de nouvelles conventions, furetez du côté de la littérature numérique contemporaine ? C’est le temps de faire le saut, yes you can.

9. Demander de l’aide. C’est aussi une manière d’oser. On a pris un temps fou à développer un réseau social solide, avec des connections vraies, authentiques, et on ne pense pas à puiser parmi ces ressources d’une grande valeur lorsque l’on a besoin d’un coup de main. Cette année, on ose demander de l’aide lorsque les médias sociaux, les cms, ou whatever, ne se comportent pas exactement comme prévu, lorsque l’on souhaite avoir plus de collaboration sur un blogue collectif ou un page de fan que l’on entretient à plusieurs ou lorsque l’on voudrait avoir des recommandations pour un emploi.

10. Se faire plaisir. Récompensez-vous pour le travail et les efforts que vous investissez. Accordez-vous du temps pour être créatif côté jardin (pas besoin d’être toujours branché) et côté web. Vous avez pris une demi-journée pour écrire un billet, amusez-vous à produire un diaporama avec vos photos de famille de l’année. Faites comme les enfants qui ont le don de mettre la main (entre autres) sur des perles d’humour sur YouTube et butinez dans le mondes des images.

N’hésitez pas à vous féliciter aussi. Laissez faire ceux qui disent que vous abandonner votre famille pour vous consacrer aux médias sociaux. Ceux et celles, dans l’ignorance la plus crasse de ce que sont les médias sociaux, qui pourraient perfidement vous adresser cette question passent probablement pas mal de temps loin de leurs familles dans les centres commerciaux ou devant la bonne vieille télé à l’agonie de son contenu et pas seulement pour écouter « Les Parents ».  Rappelez-vous aussi cette étude de Pew Internet qui suggère que les médiateurs sociaux sur le web sont aussi des personnes qui sont actives dans d’autres formes de réseaux sociaux dans le monde réel…

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On est ici pour la révolution du savoir avec des documents audiovisuels

17 novembre 2009 · Un commentaire

J’ai répondu à l’invitation de @Pirathécaire qui interpelle ici la communauté des biblioblogueurs au Québec :

« Durant le congrès Investir le monde numérique qui se tenait la semaine dernière à Montréal, je suis tombée sur cette lettre que les signataires se proposaient d’envoyer au journal La Presse. La lettre n’ayant apparemment pas été publiée, j’ai décidé de la diffuser via ce billet. Je mets au défi tous les biblioblogueurs québécois de faire de même. Et les biblioblogueurs francophones aussi, si cela leur chante. ;)

Le 9 novembre dernier, La Presse a publié dans sa section Opinions une lettre de Laurent Frotey, aide-bibliothécaire à la Bibliothèque interculturelle de Côte-des-Neiges. En résumé, l’auteur s’y plaignait de l’évolution récente des bibliothèques publiques, en particulier de leurs collections.

Décidément, on n’en sort pas. Le développement des collections de nos bibliothèques fait beaucoup de malheureux, si on en juge par la couverture médiatique dont il est l’objet. Il faut dire qu’en cette matière comme en tant d’autres, le premier venu a tôt fait de se prétendre expert ou du moins de se targuer de posséder des connaissances amplement suffisantes pour juger de la situation. Pourtant, les nombreuses plaintes concernant les acquisitions en bibliothèques indiquent une méconnaissance évidente de la mission de nos bibliothèques comme du rôle des bibliothécaires en leur sein.

Ainsi, il y a une vision romantico-élitiste évidente qui émane de ce type de grief. Bien des gens qui se désolent de la piètre qualité des documents acquis par les bibliothèques publiques, voire du populisme dont celles-ci font preuve, croient que le but ultime d’une bibliothèque est d’éduquer le bon peuple et de défendre la Culture, celle avec un grand C. Or, est-ce bien la mission de la bibliothèque publique?

Au risque de les décevoir… non, la mission de la bibliothèque publique est ailleurs. Ou plutôt, elle est beaucoup plus variée que cela. Toute bibliothèque est d’abord un lieu d’information et de documentation. La bibliothèque est aussi un lieu de culture, mais dans un sens plus large que ce qu’entendent habituellement les détracteurs de la culture populaire. La culture ne se limite pas, ne se limite plus au patrimoine écrit. Elle ne se restreint pas à une forme d’art, à une technologie, à un canon, à un idéal qui serait défini… par qui, au juste? La bibliothèque est enfin, aussi, un lieu de loisir. Une mission qui en choque plusieurs, mais qui est tout aussi valable et défendable que l’apport culturel ou informationnel de la bibliothèque.

Quant au rôle des bibliothécaires, il est multiple. Oui, les bibliothécaires se soucient de développer des collections qui correspondent le plus exactement aux besoins de leurs clientèles, mais ils ont aussi pour tâche:

  • d’aménager de façon optimale les locaux de leur bibliothèque;
  • de gérer leur bibliothèque, de ses ressources humaines jusqu’à son budget en passant par sa logistique;
  • de gérer les systèmes informatiques de leur bibliothèque, en particulier son système intégré de gestion de bibliothèque (qui inclut le catalogue) et ses bases de données;
  • de faciliter le repérage des documents acquis en supervisant leur indexation et leur classification;
  • d’aider leur clientèle dans la recherche d’informations;
  • de former leur clientèle à la recherche documentaire, à une meilleure utilisation de l’information, etc.;
  • d’animer leur bibliothèque;
  • de faire la promotion de leurs services, bien souvent inconnus ou mal compris par leur clientèle et donc sous-utilisés;
  • de soutenir la gestion documentaire de leur organisation;
  • de faire de la veille pour leur clientèle;
  • … et nous en passons, et des meilleures.

La complexité de notre profession était d’ailleurs bien illustrée par le riche programme du tout premier congrès des milieux documentaires du Québec, qui avait justement lieu du 11 au 14 novembre et s’intitulait Investir le monde numérique – hé oui, il nous arrive de discuter d’autre chose que de livres, figurez-vous!

En somme, il est bien facile de se plaindre du développement d’une collection. Mais sur quoi se base-t-on pour critiquer celui-ci, au juste? Même les plaintes basées sur des données plus ou moins «sérieuses» puisque tirées de catalogues témoignent souvent d’une utilisation maladroite de nos outils de travail.

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, l’analyse du développement d’une collection ne peut se faire à partir de découvertes hasardeuses faites dans les présentoirs de nouveautés ou même sur les rayons d’une bibliothèque. Pour présenter une critique justifiée, il faut pouvoir faire appel à des statistiques valables, comme celles fournies par certains outils d’analyse de collections de bibliothèque. Il faut savoir faire des tests par catalogue. Il faut connaître la politique de développement des collections d’une bibliothèque, ou à tout le moins, en l’absence d’un document précis, savoir interroger le bibliothécaire en charge du développement.

On peut supposer qu’il est très tentant de lancer des déclarations à l’emporte-pièce et de critiquer le travail des bibliothécaires en matière de développement de collections. Acheter des livres est apparemment une tâche facile, n’est-ce pas? Il est seulement dommage qu’on ne prenne pas soin de s’informer proprement avant de s’exprimer publiquement. Pour discuter de développement de collections, n’en déplaise aux ignorants, les bibliothécaires restent les mieux placés. Il est simplement dommage qu’on ne pense pas à nous interroger plus souvent!

En terminant, un conseil à ceux qui se disent insatisfaits des acquisitions de leur bibliothèque. Les bibliothécaires acceptent généralement avec plaisir les suggestions d’achat de leurs clients et se font un devoir d’y répondre, dans la mesure du possible. Pourquoi donc ne pas leur suggérer de meilleurs documents, si vous pensez en connaître? »

Pirathécaire

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Danah Boyd : Grandir à l’âge des médias sociaux

29 octobre 2009 · 2 commentaires

Si on s’intéresse aux jeunes, il faut connaître Danah Boyd. Elle étudie les pratiques des jeunes dans le contexte de la culture numérique et elle le fait comme nul autre. Elle le fait à la manière d’une ethnologue qui arrive à traduire et à comprendre le langage et les attitudes d’une tribu mieux que la tribu n’y arrive elle-même. Boyd  est une chercheuse/spécialiste des médias sociaux chez Microsoft Research et Fellow à l’Université de Harvard.

C’est elle qui a ouvert, le 20 octobre dernier, le Colloque international sur la Génération C (la génération qui clique, collabore et crée) organisée par le CEFRIO avec une conférence intitulée : « Youth Generated Culture : Growing up in an Era of Social Media ». Boyd a partagé ses observations sur la culture des jeunes en relation avec les médias sociaux et, c’est ce qui devrait nous intéresser tout particulièrement, leurs implications pour le monde de l’éducation.

Que font les jeunes avec les médias sociaux ?

C’est, d’abord et avant tout, pour interagir avec d’autres jeunes qu’ils connaissent, et qui sont de vrais amis, qu’ils se servent des médias sociaux. Pour cette raison, mais aussi parfois pour des questions de sécurité, ils fourniront des informations inexactes, ils mentiront vont dire certains, sur leur profil. Lorsqu’une ado écrit qu’elle a 95 ans, c’est qu’elle n’a pas besoin de fournir une information juste puisqu’elle s’adresse à un cercle d’amis qui connaît très bien son âge.

Les médias sociaux répondent à un besoin de socialiser, particulièrement prégnant à cet âge, de retrouver la gang à défaut de pouvoir le faire physiquement.  Les médias sociaux tiennent lieu d’agora, comme ces centres d’achats où l’on flânait naguère, où l’on placotait, riait, se mélangeait, flirtait… Et la sollicitation commerciale y est tout aussi présente, même si le décor lui n’est plus tout à fait pareil.

Mais tous les amis sur Facebook ne sont pas des amis équivalents, l’articulation publique des amis traduit un système complexe qui est un véritable défi pour la compréhension des médias sociaux. Pour les adolescents comme pour les autres.

Les médias sociaux permettent aux jeunes de composer avec des agendas très structurés et de réconcilier les demandes des parents qui veulent que le focus soit mis sur l’école, les soirs de semaine par exemple, et leur besoin de socialiser.

Les conversations qui se tiennent sur Facebook peuvent nous sembler simplistes, vaines, stériles, futiles, un gaspillage de temps. Et pourtant, cette pratique représente une forme de social grooming qui s’observe dans toutes les sphères sociales, celle des jeunes comme les autres. C’est la foncton perlocutoire du discours qui opère et qui importe ici.

Ce sont les conversations sur la pluie et le beau temps que l’on tient entre adultes dans les corridors, les ascenseurs, près de la machine à café et qui contribuent au maintien des liens sociaux, de l’intérêt mutuel et éventuellement, à la créativité dans les organisations. Dans nos bureaux, nous disposons des photos et ils servent de prétexte pour des échanges anodins avec nos collègues qui humanisent nos milieux de travail. Les réseaux sociaux miment dans un contexte virtuel des aménagements et des pratiques correspondant à la réalité du travail telle qu’on l’expérimente au quotidien. Ces dispositifs sont appelés à devenir de plus en plus stratégiques à mesure que les individus vont être appelés à travailler à partir de la maison, dans un contexte d’isolation relative.

Pour les jeunes, ces conversations de surface, via les statuts modifiés et les commentaires ou les appréciations, sont des gestes significatifs qui visent moins à faire connaître narcissiquement les activités auxquelles ils se livrent à un moment donné qu’à partager leur mode de vie ( life pattern), à rester en contact, à participer et à entretenir le sentiment d’une présence à cette communauté qui est la leur.

Il y a aussi une mise en scène de soi qui s’élabore. Les jeunes s’approprient créativement ces sites pour en faire des prolongements d’eux-mêmes. Ils dépassent le neutre de l’adresse IP, figure impersonnelle, pour s’écrire comme un corps numérique en esthétisant leurs espaces. Comme on tapissait nos chambres de d’images, de posters, de photos, ils s’investissent dans leurs sites.

Par ailleurs, si les jeunes n’utilisent pas tout à fait les médias sociaux comme ils étaient prévus et designés pour l’être, ils doivent néanmoins faire avec l’incontournable sphère publique qui en émerge. Ils doivent négocier avec toutes ces contraintes/opportunités que dispensent la dimension publique des technologies sociales, soit :

  • la permanence (persistence) : les expressions qui sont mise en ligne sont immédiatement enregistrées et archivées pour de bon.
  • la démultiplication (replicability) : le pouvoir du numérique réside largement dans sa capacité à dupliquer l’information, à la faire circuler et passer d’un niveau privé (msn) à un niveau publique (facebook), à la démultiplier dans un environnement où les frontières entre ces deux modes sont floues.
  • la capacité de recherche (searchability) : Tout est cherchable.
  • l’ampleur (scalability) : L’effet de réseau donne aux contenus mis en ligne une échelle qui dépasse largement l’ampleur qu’on aurait voulu leur réserver
  • l’audience invisible (audience invisibility) : Tous les publics ne sont pas visibles sur les médias sociaux et jusqu’à un certain point, il faut réfléchir et se questionner sur ce public à qui on s’adresse.
  • la disparition du contexte (collapsed context) : les médias sociaux entraînent une perte des repères spatiaux, sociaux, temporels, privé-publique, véhiculent des contextes hétérogènes qui se présentent sans module de traduction, ce qui expose les utilisateurs à des « erreurs » d’interprétation.

Quelles sont les implications pour l’apprentissage et le monde de l’éducation ?

Les projets éducatifs actuels tendent à être orientés moins vers les contenus que vers les compétences. Or, une des compétences qui est stratégiquement recherchée, c’est la compétence sociale, la compétence à « vivre-ensemble », celle qui consiste notamment à parler aux autres, à les écouter et à être écouté.

D’une part, les médias sociaux mettent en évidence l’importance fondamentale de la compétence sociale. D’autre part technologies sociales supportent précisément ce type d’apprentissage. Comment peuvent-elles le supporter ?

Il y a des éducateurs qui exploitent ces technologies comme des leviers possibles pour générer des interactions entre les élèves autour de projets. Dans ce cas, on n’oublie jamais que l’objectif est le social, le participatif, le collaboratif et que le volet technologique est le moyen au service de cette fin et non une finalité en soi.

Pour survivre dans le monde de l’information, il y a également des compétences informationnelles à acquérir. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert d’un moteur de recherche qu’il sait comment chercher. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert de Wikipédia qu’il saisit les enjeux critiques liés à l’accès, la création de l’information et sa validité. Mais l’exercice consistant à accompagner les jeunes dans la modification d’une page de Wikipédia offre une occasion inestimable d’explorer ces questions. Boyd mentione l’article « American Revolution », qui est sous haute surveillance des diverses chapelles d’idées qui s’y confrontent,  comme un cas d’étude fascinant en laboratoire.

D’autres éducateurs encore vont engager des conversations avec les élèves pour jouer sur un mode publique et non ambiguë leur rôle pédagogique, et ceci en s’ouvrant des comptes distincts de leurs comptes personnels. Dans ce cas, ces enseignants assument la culture numérique de leurs élèves, reconnaissent pleinement l’utilité des médias sociaux pour la conversation et prennent le parti d’intervenir auprès des jeunes alors que ceux-ci recherchent désespérément des interactions avec les adultes en dehors du contexte éducatif formel dans le but de les accompagner, de les aider à faire sens de tout ce à quoi ils sont confrontés dans leur développement et dans leur expérience d’apprenant et de citoyen.

On peut apprendre énormément des usages créatifs que les jeunes font de la technologie. Mais, au-delà du mythe des supposés natifs numériques, il faut admettre que bien des adultes se servent des médias sociaux plus nativement que les jeunes. Les adultes ont aussi une expérience, des connaissances et une capacité à mettre en perspective qui fait défaut aux plus jeunes qui prennent la technologie pour acquise et qui ont tendance à la juger comme non-problématique. Par ailleurs, même si on admet que les jeunes sont plus réceptifs dans un contexte d’apprentissage par les pairs, les adultes qui maîtrisent les technologies sont aptes à intervenir comme des pairs experts. De ce point de vue, les adultes sont bien loin d’être disqualifiés et les jeunes ont grandement besoin qu’on les supporte au travers les conséquences infortunées de leurs usages maladroits de la technologie

Ainsi, il faut être en mesure d’intervenir, même à distance, en étant engagés, comme parents, comme éducateurs, lorsqu’ils subissent  et souffrent des effets pervers de la technologie et qu’ils se retrouvent piégés socialement comme c’est le cas dans des situations de harcèlement ou d’exclusion social. À ce moment-là, sur le terrain même de leur souffrance, ils n’ont peut-être personne vers lequel se tourner qui pourrait comprendre ce qui leur arrive, les aider et les protéger.

Et pour nous, les bibliothécaires ?

Si cette réflexion vous a interpelés, je vous invite à proposer certaines pistes de réflexion et d’action pour le monde des bibliothèques. Quelles sont les implications pour la  bibliothèque jeunesse, comment pouvons-nous intervenir, auprès de cette clientèle, par l’intermédiaire de nos services, de nos aménagements, physiques comme virtuels, et plus généralement de notre vision ?

On peut suivre Danah Boyd sur Twitter (@Zephoria) et voir une vidéo-conférence proposée comme un avant-goût pour le colloque du CEFRIO.

Je vous souligne d’autres compte-rendus qui ont été réalisés sur cette conférence notamment sur le blogue du CEFRIO, Infobourg et sur ErgonomiA.ca

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L’expérience du tweetage social et la communication scientifique

19 septembre 2009 · 4 commentaires

tweetdeckJe me permets de poursuivre la discussion si bien entamée par Vincent sur ;info à propos du tweetage social. On peut voir ceci comme un long commentaire de son billet. Je le cite :

« cette pratique — le tweetage lors de conférences — avait transformé ce type d’événements en expériences sociales que je pourrais considérer de plus en plus comme étant tout autant numériques que physiques… »

D’abord, cette pratique du tweetage « live, pendant que la conférence se déroule » ébranle la distinction fondatrice entre l’expert et le parterre. Dans le domaine de la communication savante, le protocole des échanges est rigoureusement scénarisé et hiérarchisé, le commentaire et la période de questions sont le privilège  des personnes qui ont réellement une expertise à revendiquer. Désormais, cette prérogative est à la portée de tous et le commentaire est l’affaire de chacun.  La parenté entre Twitter et Wikipédia revient ici, dans la possibilité qui est également distribuée de contribuer à un sujet donné. On constate une démocratisation du savoir,  un détournement de la plate-forme de la parole, une décentralisation de l’autorité.

Cette pratique introduit encore une brèche dans le modèle de la communication scientifique notamment, dans la représentation passive et consommateuriste des participants qu’elle véhicule habituellement. »Quelle que soit l’intention du tweeteur événementiel, il est indéniable que son expérience en est transformée, et qu’il participe lui-même à la transformation de l’événement: il en devient un acteur. » Ce nouveau modèle n’est plus unidirectionnel car désormais il implique un acteur (le conférencier) en lien vec un autre communautés d’acteurs). Mais, il ne suffit pas de poser que ce nouveau schème implique la mise en présence de deux acteurs : C’est un système interactif qui est installé.  Ce concept d’interactivité si souvent banalisé, ne l’est pas tout à fait, à mon avis.

En effet, ce qu’il m’intéresse de souligner c’est que dans la relation entre les deux acteurs se déploie un système interactif duquel émergent des propriétés qui n’existent pas dans aucune des activités prises isolément. On parle beaucoup  d’interactivité mais c’est un concept galvaudé et rarement défini. Je ne vais pas élaborer longuement mais je vais proposer que  l’événement en cause, la conférence-tweetée, est un système interactif, avec des composantes, les actions du conférencier et des tweeters, un environnement (la culture numérique entre autres) des relations, une structure qui lie tous ces éléments et surtout des propriétés émergentes distinctes. Ce système interactif émergent devient, en effet, non seulement démocratique, mais aussi ouvert (l’accès au contenu n’est pas limité à l’orientation de l’auteur de la conférence), communautaire et participatif dans le sens particulier qu’il induit une disposition à la transmission. Comme le suggère Vincent, on peut observer « l’apparente frénésie avec laquelle les participants à des conférences s’adonnent au tweetage live ».

Pour mieux voir où je veux en venir je vais proposer  une analogie avec la littérature orale où l’on retrouve aussi un type similaire de systèmes interactifs. Dans le schème de la littérature orale, que ce soit la poésie médiévale, la chanson, le conte, il n’y a pas d’artiste ou d’expert qui produit  quelque chose en vue d’une contemplation ; il n’y a pas de public au sens d’une entité collective qui reçoit la création sous un mode passif.  La performance du troubadour ou du jongleur agit sur ceux qui l’écoutent et ceux-ci vont à leur tour répondre activement.

Or, cette de performance induit une disposition à la transmission chez les auditeurs : Elle  entraîne les auditeurs à poursuivre, s’approprier, recomposer le «texte» en préservant le schème, à perpétuer la chaîne de la parole. Et pour appuyer cette analogie, je suis allée chercher une citation sur la littérature orale ante web pour ne pas qu’elle soit teintée par le discours de la culture numérique – comme je veux expliquer une dimension de la culture numérique, si je me réfère à des explications de la littérature orale chargées de culture numérique, ce serait circulaire.  Ainsi, comme l’explique Jacques Dournes, dans un autre siècle, à propos de la dimension performative des auditeurs dans un contexte de littérature orale  :

« Il est notoire que, dans plusieurs langues de population à tradition orale, sont classiques à ce sujet les termes «lien», «chaîne», (associée à «trame»), «enchaînement», voire «semence».  Chaîne de mémoire, chaîne de parole, chaîne de personnes, telle est la performance.  Une parole prononcée, loin d’annuler la précédente, laisse une trace dans la mémoire et du locuteur et de l’auditeur.  Plus qu’une trace : une accumulation de savoir et d’expérience.  L’auditeur, alors, ne fait pas qu’écouter une parole : il la fait sienne et la prolonge, bien autrement que ne le ferait le public d’un spectacle.  Outre le cas privilégié d’accompagnateurs qui jouent d’un instrument de musique, ou du répondant dans une cour d’amour, l’auditoire est toujours une communauté participante. » (1)

Cette dimension performative qui est de l’ordre de la transmission, cette participation des auditeurs à la performance est donc susceptible de s’inscrire directement dans le déroulement même de l’action initiale en cours, lorsque ceux-ci mêlent leur voix à celle du récitant, du conteur ou du chanteur.  Certains conteurs contemporains invitent ainsi les gens à apporter leurs propres instruments de musique pour participer à l’événement.  Maintenant, on demande aux gens d’apporter leur dispositif technologique pour tweeter.

Ces phénomènes de participation sont observables dans la plupart des sociétés à différentes époques.  Nous connaissons les chansons à répondre, les chansons que l’on entonne en chœur, les pièces de théâtre de marionnettes où les enfants aident Guignol à chercher le vilain…Maintenant, le tweetage social, comme système interactif, s’inscrit dans cette famille de pratiques orales avec ceci de singulier que la conversation combine l’écriture-parole ou la parole-écriture.

Et, l’idée de « chaîne du savoir », de « communauté participante », voilà qui souligne encore la parenté de  Twitter avec Wikipédia, le premier comme dispositif plus oralisé d’accumulation de savoir et d’expérience.

Bref, démocratisation, système interactif émergent, disposition à la transmission à l’accumulation du savoir, voilà ce que je retiens du tweetage événementiel.

Enfin, j’ajouterai que la pratique du tweetage social a pour conséquence que l’ensemble du processus devient susceptible d’être apprécié au même titre, sinon plus, que le produit, c’est-à-dire, le propos du conférencier. Le focus de l’appréciation change. Cela signifie que même si la conférence prononcée par le conférencier est un four, l’événement pourrait s’avérer un grand succès. Dans tous les cas, les chances sont bonnes au Podcamp de Montréal aujourd’hui.


(1) Dournes, Jacques. 1990. «Littérature de la voix, les traditions orales», Le grand Atlas des littératures, Paris : Encyclopédie Universalis, p. 89.

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La littérature électronique francophone célèbre son 45ième anniversaire de naissance

8 septembre 2009 · Un commentaire

baudot

J’avais annoncé une série estivale sur le sujet de la littérature électronique/numérique, je récidive avant que les feuilles ne tombent.

La littérature croise l’informatique dès les balbutiements des premiers calculateurs, à la fin des années 50. On s’entend unanimement pour dire que la littérature informatique est née avec les premiers poèmes par ordinateur de Théo Lutz, ingénieur à Stuttgart, en Allemagne, parus dans la revue Augenblick. Rassemblés sous le nom de « Stochastichte text », ces poèmes ont été produits par combinatoire avec pour unités, les cent premiers mots du roman de Kafka, Le Château.

De nombreuses sources attestent aussi que les premiers poèmes produits par un ordinateur en français ont été générés, à Montréal en 1964, par Jean A. Baudot.[1] Cet ingénieur de l’Université de Montréal a produit  un des premiers générateurs combinatoires de littérature produisant du texte. Ces productions ont été publiées sous le mode d’un recueil de poèmes et sous le nom de La Machine à écrire mise en marche et programmée par Jean A. Baudot.[2]

Par conséquent, l’année 2009 constitue le 45ième anniversaire de la naissance de la littérature électronique en langue française.

Plus précisément, Jean A. Baudot a réalisé un programme qui comprenait un dictionnaire, soit un ensemble de mots, sur lesquels était appliqué un algorithme combinatoire impliquant quelques règles syntaxiques programmées, et qui permettait de générer automatiquement des textes. Les résultats sont étonnants, notamment dans le cas où le dictionnaire a été constitué à partir d’un lexique extrait d’œuvres de Victor Hugo, par exemple :

« Les lueurs aristocratiques et les ailes souveraines profanent la justice même », « Les abîmes et les moissonneurs solitaires n’erraient jamais »

« Les espaces augustes entrent en pleine nuit, car des broussailles funèbres dominent les brumes ».[3]

Mais l’expérience de rédaction automatique la plus soutenue a été réalisée à l’aide du lexique d’un manuel scolaire que l’on trouve également dans ce document. Dans la préface, Baudot décrit sa démarche :

« Les phrases qui apparaissent dans ce volume ont été composées et rédigées par un ordinateur… Comment tout cela est-il possible ? C’est fort simple. Il suffit d’enseigner à la machine quelques règles de grammaire, de syntaxe, de forme et de construction de phrases, ainsi qu’un certain vocabulaire de base et de la laisser agir. Nous assistons alors au travail d’un authentique robot qui écrit sans comprendre ce qu’il dit, car il ne connaît pas le sens des mots, tout en demeurant grammaticalement correct, car il ne peut enfreindre les règles qui lui ont été dictées. … Nous voulions seulement observer comment se comporterait une machine à laquelle on avait enseigné un peu de grammaire, et ayant à sa  disposition un lexique restreint (630 mots environ). Afin d’éviter d’introduire, consciemment ou inconsciemment, du parti pris dans le choix des mots à mettre à la disposition de l’ordinateur, on décida d’extraire systématiquement tout le lexique d’un manuel de français d’un niveau aussi élémentaire que possible. À cette fin, on a choisi le manuel de quatrième année actuellement utilisée dans nos écoles et intitulé : « Mon livre de français » (Frères du Sacré-Cœur). Les six cent trente mots du lexique représentent environ la moitié du vocabulaire de ce manuel. Tous les mots utilisés sont donc des mos simples et courants, non recherchés et du niveau intellectuel d’enfants de dix ans.

Lors de cette expérience, la machine ayant été dûment instruite, on décida de la mettre en marche un soir et de la laisser balbutier seule durant une nuit complète. Grande fut notre surprise le lendemain matin de constater qu’elle avait rédigé des milliers de phrases sur du papier qui commençait à joncher le sol et qu’elle semblait décidée à continuer si on ne l’avait arrêtée.

Ce volume représente un échantillon de ces phrases, ainsi composées par ce processus automatique. Les phrases sont reproduites textuellement, même si parfois la tentation fut grande d’y apporter de légères modifications. »[4]

Queneau a manifesté dans une lettre un vif intérêt pour l’expérience de La Machine à écrire dont Baudot lui avait fait parvenir un exemplaire.

En réfléchissant sur l’achèvement de Baudot, on peut se demander jusqu’à quel point, sa production remet en question l’approche traditionnelle de l’oeuvre textuelle. En effet, Baudot présente sa contribution littéraire sur le plan du résultat de son expérimentation : Cet ensemble fini de phrases, voilà l’oeuvre. On n’est pas  alors dans une démarche, à la manière de Queneau dans les Cent mille milliards de poèmes, où l’oeuvre est conçue comme un ensemble des unités textuelles sur lesquelles opère de manière aléatoire un algorithme combinatoire et qui fait partie des caractéristiques essentielles du poème. Dans le cas de Queneau, l’oeuvre n’est pas un certain résultat des combinaisons, mais le programme, le potentiel combinatoire. Le recueil de La Machine à écrire passe  définitivement le test orthographique : On peut épeler la séquence des caractères et des espaces qu’il contient. L’objet que Baudot soumet à notre appréciation est un texte. Ce que Queneau ou Guy Robert  (dans Ailleurs se tisse, voir le billet précédent) nous proposent va plus loin.

Cela dit, bien que la syntaxe de La Machine à écrire soit linéaire, il faut néanmoins accorder à cette œuvre le fait que le sens et la narration apparaissent essentiellement brisées. Ces  phrases qui forment des «vers libres» – libéré, on aura compris, du contrôle de leur auteur. À ce titre, la proposition de Baudot s’inscrit légitimement dans le projet de remise en question de la littérature traditionnelle.[5]

Et puis, Baudot ne s’attribuait aucune fonction auctoriale dans la production des phrases. Son générateur combinatoire participait ainsi à la réflexion sur le statut de l’auteur alors que la mort annoncée de ce dernier était déjà âprement débattue dans les milieux littéraires.[6] La machine à écrire dont l’auteur, une machine,  n’est pas vivant ne confirme-t-elle donc pas la mort de l’auteur ? Et pour preuve, on raconte que des démêlés judiciaires liés à ses productions auraient failli coûter la prison…à l’ordinateur de Baudot ! [7]

Cette façon de questionner l’auteur plutôt que le texte n’est pas spécifique au travail de Jean A. Baudot. Les générateurs de textes de la première école. de 1959 à 1980, remettaient généralement en question le statut de l’auteur avant celui du texte.  Durant cette période, les écrivains de générateurs automatiques sont le plus souvent des chercheurs et des ingénieurs qui produisent ce qu’on appelle des textes générés imprimés sur du papier :  « c’est le texte imprimé, résultat du travail de la machine, qui est à cette époque considéré comme « le texte », l’objet littéraire.[8] Le programme générateur, l’algorithme combinatoire constitue essentiellement la matrice qui permet la multiplication des phrases, des vers, des textes. C’est ce qui distingue la première école de la seconde, après 1980, qui se détourne des textes générés pour s’intéresser plutôt à la génération des textes, au programme.

Ces écrivains-programmeurs de la première école sont américains, mais surtout français [9] Selon Vuillemin : « même si l’Oulipo a essaimé aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie et, depuis une date récente, au Portugal et en Espagne, la poésie générée exclusivement par ordinateur reste un phénomène européen, et spécifiquement français ».[10] Nous n’avons pas rencontré d’autre initiative québécoise, outre celle de  Jean-Yves Fréchette dans les années 90, mais sa contribution à la génération automatique s’inscrit dans une approche plus pédagogique.

En revanche, en voyant la performance de  David Jhave Johnston à laquelle j’ai assistée dans le cadre du Festival littéraire Métropolis Bleu au mois d’avril dernier (2009) m’a agréablement amené à penser qu’il y avait une regénération de la poésie générée dans cette ville, 45 ans après sa naissance.

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[1] Cela va des encyclopédies à de sites universitaires en passant par des dossiers dans des journaux comme le New York Times.

[2] Baudot, Jean A. 1964. La machine à écrire mis en marche et programmée par Jean A. Baudot. Montréal : Les éditions du jour.

[3] Baudot, Jean A. 1964. Pp.93-95.

[4] Ibid. p. 10-11.

[5] http://www.ciren.org/ciren/confrences/131198/pages/clement.html#, p. 3. J’ai d’abord trouvé la description suivante d’un exemplaire de cette œuvre et de son intitulé dans le catalogue d’un libraire de livres rares, Le Chercheur de trésors :

BAUDOT, Jean A.- La Machine à écrire. Mise en marche et programmée par Jean A. Baudot. Le premier recueil de vers libres rédigé par un ordinateur électronique. Montréal, Les Éditions du Jour, (1964). Collection: « Les Poètes du Jour ». 20.5cm, 95,(1)p. Br. Annotations ms. et cachet. Couv. décollée et abîmée. DOLQ IV, p. 531.

J’ai, ensuite, découvert que cet auteur était peut-être très près de nous. J’ai repéré, en creusant les pages du moteur de recherche de Google, que Jean A. Baudot était, en fait, ingénieur à l’Université de Montréal. C’est à lui que l’on a confié, en 1958, le fonctionnement du calculateur électronique du Centre de statistique du Département de mathématiques. On retrouve un exemplaire, signé par lui, à la bibliothèque des Lettres et de sciences humaines de l’Université de Montréal (en très mauvais état). La collection patrimoniale de la BANQ en détient également un exemplaire pour consultation. Si près de nous mais aussi si loin, car cette mention datait de 2003 à l’occasion de la célébration des fêtes du 125ième anniversaire de l’Université et Jean A. Baudot y était célébré comme un des pionniers de cette institution. Mais on y mentionnait aussi la date de son décès : 1930-2001. Il est  désormais impossible de recueillir un témoignage de lui. Curieusement, cet hommage de l’Université de Montréal ne mentionnait nulle part sa contribution, internationalement reconnue, à la littérature électronique.

[6] On pense aux travaux de Barthes et Foucault mais du côté de la Nouvelle Critique anglo-américaine mené par Monroe Beardsley, on retrouvait la même thèse par d’autres chemins.

[7] Philippe, Bootz,«De Baudot à Transitoire Observable : les approches sémiotiques en littérature numérique»

[8] Philippe Bootz, «La littérature informatique : une métamorphose de la littérature»

[9] Richard W. Bailey a réuni des poèmes générés par ordinateur dans Computer poems en 1973 dont les 16 créateurs sont américains et canadiens anglais (( dont Marie Borroff, Robert Gaskins, Louis T. Millic, Morgan, Morris). Il s’agit de la première anthologie de poésie par ordinateur. Un des logiciels les plus puissants aurait été réalisé par un américain du nom de Meehan :  le tale spin était un générateur de conte.

[10] Alain Vuillemin, Informatique et poésie

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