Danah Boyd : Grandir à l’âge des médias sociaux

Si on s’intéresse aux jeunes, il faut connaître Danah Boyd. Elle étudie les pratiques des jeunes dans le contexte de la culture numérique et elle le fait comme nul autre. Elle le fait à la manière d’une ethnologue qui arrive à traduire et à comprendre le langage et les attitudes d’une tribu mieux que la tribu n’y arrive elle-même. Boyd  est une chercheuse/spécialiste des médias sociaux chez Microsoft Research et Fellow à l’Université de Harvard.

C’est elle qui a ouvert, le 20 octobre dernier, le Colloque international sur la Génération C (la génération qui clique, collabore et crée) organisée par le CEFRIO avec une conférence intitulée : « Youth Generated Culture : Growing up in an Era of Social Media”. Boyd a partagé ses observations sur la culture des jeunes en relation avec les médias sociaux et, c’est ce qui devrait nous intéresser tout particulièrement, leurs implications pour le monde de l’éducation.

Que font les jeunes avec les médias sociaux ?

C’est, d’abord et avant tout, pour interagir avec d’autres jeunes qu’ils connaissent, et qui sont de vrais amis, qu’ils se servent des médias sociaux. Pour cette raison, mais aussi parfois pour des questions de sécurité, ils fourniront des informations inexactes, ils mentiront vont dire certains, sur leur profil. Lorsqu’une ado écrit qu’elle a 95 ans, c’est qu’elle n’a pas besoin de fournir une information juste puisqu’elle s’adresse à un cercle d’amis qui connaît très bien son âge.

Les médias sociaux répondent à un besoin de socialiser, particulièrement prégnant à cet âge, de retrouver la gang à défaut de pouvoir le faire physiquement.  Les médias sociaux tiennent lieu d’agora, comme ces centres d’achats où l’on flânait naguère, où l’on placotait, riait, se mélangeait, flirtait… Et la sollicitation commerciale y est tout aussi présente, même si le décor lui n’est plus tout à fait pareil.

Mais tous les amis sur Facebook ne sont pas des amis équivalents, l’articulation publique des amis traduit un système complexe qui est un véritable défi pour la compréhension des médias sociaux. Pour les adolescents comme pour les autres.

Les médias sociaux permettent aux jeunes de composer avec des agendas très structurés et de réconcilier les demandes des parents qui veulent que le focus soit mis sur l’école, les soirs de semaine par exemple, et leur besoin de socialiser.

Les conversations qui se tiennent sur Facebook peuvent nous sembler simplistes, vaines, stériles, futiles, un gaspillage de temps. Et pourtant, cette pratique représente une forme de social grooming qui s’observe dans toutes les sphères sociales, celle des jeunes comme les autres. C’est la foncton perlocutoire du discours qui opère et qui importe ici.

Ce sont les conversations sur la pluie et le beau temps que l’on tient entre adultes dans les corridors, les ascenseurs, près de la machine à café et qui contribuent au maintien des liens sociaux, de l’intérêt mutuel et éventuellement, à la créativité dans les organisations. Dans nos bureaux, nous disposons des photos et ils servent de prétexte pour des échanges anodins avec nos collègues qui humanisent nos milieux de travail. Les réseaux sociaux miment dans un contexte virtuel des aménagements et des pratiques correspondant à la réalité du travail telle qu’on l’expérimente au quotidien. Ces dispositifs sont appelés à devenir de plus en plus stratégiques à mesure que les individus vont être appelés à travailler à partir de la maison, dans un contexte d’isolation relative.

Pour les jeunes, ces conversations de surface, via les statuts modifiés et les commentaires ou les appréciations, sont des gestes significatifs qui visent moins à faire connaître narcissiquement les activités auxquelles ils se livrent à un moment donné qu’à partager leur mode de vie ( life pattern), à rester en contact, à participer et à entretenir le sentiment d’une présence à cette communauté qui est la leur.

Il y a aussi une mise en scène de soi qui s’élabore. Les jeunes s’approprient créativement ces sites pour en faire des prolongements d’eux-mêmes. Ils dépassent le neutre de l’adresse IP, figure impersonnelle, pour s’écrire comme un corps numérique en esthétisant leurs espaces. Comme on tapissait nos chambres de d’images, de posters, de photos, ils s’investissent dans leurs sites.

Par ailleurs, si les jeunes n’utilisent pas tout à fait les médias sociaux comme ils étaient prévus et designés pour l’être, ils doivent néanmoins faire avec l’incontournable sphère publique qui en émerge. Ils doivent négocier avec toutes ces contraintes/opportunités que dispensent la dimension publique des technologies sociales, soit :

  • la permanence (persistence) : les expressions qui sont mise en ligne sont immédiatement enregistrées et archivées pour de bon.
  • la démultiplication (replicability) : le pouvoir du numérique réside largement dans sa capacité à dupliquer l’information, à la faire circuler et passer d’un niveau privé (msn) à un niveau publique (facebook), à la démultiplier dans un environnement où les frontières entre ces deux modes sont floues.
  • la capacité de recherche (searchability) : Tout est cherchable.
  • l’ampleur (scalability) : L’effet de réseau donne aux contenus mis en ligne une échelle qui dépasse largement l’ampleur qu’on aurait voulu leur réserver
  • l’audience invisible (audience invisibility) : Tous les publics ne sont pas visibles sur les médias sociaux et jusqu’à un certain point, il faut réfléchir et se questionner sur ce public à qui on s’adresse.
  • la disparition du contexte (collapsed context) : les médias sociaux entraînent une perte des repères spatiaux, sociaux, temporels, privé-publique, véhiculent des contextes hétérogènes qui se présentent sans module de traduction, ce qui expose les utilisateurs à des “erreurs” d’interprétation.

Quelles sont les implications pour l’apprentissage et le monde de l’éducation ?

Les projets éducatifs actuels tendent à être orientés moins vers les contenus que vers les compétences. Or, une des compétences qui est stratégiquement recherchée, c’est la compétence sociale, la compétence à « vivre-ensemble », celle qui consiste notamment à parler aux autres, à les écouter et à être écouté.

D’une part, les médias sociaux mettent en évidence l’importance fondamentale de la compétence sociale. D’autre part technologies sociales supportent précisément ce type d’apprentissage. Comment peuvent-elles le supporter ?

Il y a des éducateurs qui exploitent ces technologies comme des leviers possibles pour générer des interactions entre les élèves autour de projets. Dans ce cas, on n’oublie jamais que l’objectif est le social, le participatif, le collaboratif et que le volet technologique est le moyen au service de cette fin et non une finalité en soi.

Pour survivre dans le monde de l’information, il y a également des compétences informationnelles à acquérir. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert d’un moteur de recherche qu’il sait comment chercher. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert de Wikipédia qu’il saisit les enjeux critiques liés à l’accès, la création de l’information et sa validité. Mais l’exercice consistant à accompagner les jeunes dans la modification d’une page de Wikipédia offre une occasion inestimable d’explorer ces questions. Boyd mentione l’article “American Revolution”, qui est sous haute surveillance des diverses chapelles d’idées qui s’y confrontent,  comme un cas d’étude fascinant en laboratoire.

D’autres éducateurs encore vont engager des conversations avec les élèves pour jouer sur un mode publique et non ambiguë leur rôle pédagogique, et ceci en s’ouvrant des comptes distincts de leurs comptes personnels. Dans ce cas, ces enseignants assument la culture numérique de leurs élèves, reconnaissent pleinement l’utilité des médias sociaux pour la conversation et prennent le parti d’intervenir auprès des jeunes alors que ceux-ci recherchent désespérément des interactions avec les adultes en dehors du contexte éducatif formel dans le but de les accompagner, de les aider à faire sens de tout ce à quoi ils sont confrontés dans leur développement et dans leur expérience d’apprenant et de citoyen.

On peut apprendre énormément des usages créatifs que les jeunes font de la technologie. Mais, au-delà du mythe des supposés natifs numériques, il faut admettre que bien des adultes se servent des médias sociaux plus nativement que les jeunes. Les adultes ont aussi une expérience, des connaissances et une capacité à mettre en perspective qui fait défaut aux plus jeunes qui prennent la technologie pour acquise et qui ont tendance à la juger comme non-problématique. Par ailleurs, même si on admet que les jeunes sont plus réceptifs dans un contexte d’apprentissage par les pairs, les adultes qui maîtrisent les technologies sont aptes à intervenir comme des pairs experts. De ce point de vue, les adultes sont bien loin d’être disqualifiés et les jeunes ont grandement besoin qu’on les supporte au travers les conséquences infortunées de leurs usages maladroits de la technologie

Ainsi, il faut être en mesure d’intervenir, même à distance, en étant engagés, comme parents, comme éducateurs, lorsqu’ils subissent  et souffrent des effets pervers de la technologie et qu’ils se retrouvent piégés socialement comme c’est le cas dans des situations de harcèlement ou d’exclusion social. À ce moment-là, sur le terrain même de leur souffrance, ils n’ont peut-être personne vers lequel se tourner qui pourrait comprendre ce qui leur arrive, les aider et les protéger.

Et pour nous, les bibliothécaires ?

Si cette réflexion vous a interpelés, je vous invite à proposer certaines pistes de réflexion et d’action pour le monde des bibliothèques. Quelles sont les implications pour la  bibliothèque jeunesse, comment pouvons-nous intervenir, auprès de cette clientèle, par l’intermédiaire de nos services, de nos aménagements, physiques comme virtuels, et plus généralement de notre vision ?

On peut suivre Danah Boyd sur Twitter (@Zephoria) et voir une vidéo-conférence proposée comme un avant-goût pour le colloque du CEFRIO.

Je vous souligne d’autres compte-rendus qui ont été réalisés sur cette conférence notamment sur le blogue du CEFRIO, Infobourg et sur ErgonomiA.ca

L’expérience du tweetage social et la communication scientifique

tweetdeckJe me permets de poursuivre la discussion si bien entamée par Vincent sur ;info à propos du tweetage social. On peut voir ceci comme un long commentaire de son billet. Je le cite :

“cette pratique — le tweetage lors de conférences — avait transformé ce type d’événements en expériences sociales que je pourrais considérer de plus en plus comme étant tout autant numériques que physiques…”

D’abord, cette pratique du tweetage “live, pendant que la conférence se déroule” ébranle la distinction fondatrice entre l’expert et le parterre. Dans le domaine de la communication savante, le protocole des échanges est rigoureusement scénarisé et hiérarchisé, le commentaire et la période de questions sont le privilège  des personnes qui ont réellement une expertise à revendiquer. Désormais, cette prérogative est à la portée de tous et le commentaire est l’affaire de chacun.  La parenté entre Twitter et Wikipédia revient ici, dans la possibilité qui est également distribuée de contribuer à un sujet donné. On constate une démocratisation du savoir,  un détournement de la plate-forme de la parole, une décentralisation de l’autorité.

Cette pratique introduit encore une brèche dans le modèle de la communication scientifique notamment, dans la représentation passive et consommateuriste des participants qu’elle véhicule habituellement.”Quelle que soit l’intention du tweeteur événementiel, il est indéniable que son expérience en est transformée, et qu’il participe lui-même à la transformation de l’événement: il en devient un acteur.” Ce nouveau modèle n’est plus unidirectionnel car désormais il implique un acteur (le conférencier) en lien vec un autre communautés d’acteurs). Mais, il ne suffit pas de poser que ce nouveau schème implique la mise en présence de deux acteurs : C’est un système interactif qui est installé.  Ce concept d’interactivité si souvent banalisé, ne l’est pas tout à fait, à mon avis.

En effet, ce qu’il m’intéresse de souligner c’est que dans la relation entre les deux acteurs se déploie un système interactif duquel émergent des propriétés qui n’existent pas dans aucune des activités prises isolément. On parle beaucoup  d’interactivité mais c’est un concept galvaudé et rarement défini. Je ne vais pas élaborer longuement mais je vais proposer que  l’événement en cause, la conférence-tweetée, est un système interactif, avec des composantes, les actions du conférencier et des tweeters, un environnement (la culture numérique entre autres) des relations, une structure qui lie tous ces éléments et surtout des propriétés émergentes distinctes. Ce système interactif émergent devient, en effet, non seulement démocratique, mais aussi ouvert (l’accès au contenu n’est pas limité à l’orientation de l’auteur de la conférence), communautaire et participatif dans le sens particulier qu’il induit une disposition à la transmission. Comme le suggère Vincent, on peut observer “l’apparente frénésie avec laquelle les participants à des conférences s’adonnent au tweetage live”.

Pour mieux voir où je veux en venir je vais proposer  une analogie avec la littérature orale où l’on retrouve aussi un type similaire de systèmes interactifs. Dans le schème de la littérature orale, que ce soit la poésie médiévale, la chanson, le conte, il n’y a pas d’artiste ou d’expert qui produit  quelque chose en vue d’une contemplation ; il n’y a pas de public au sens d’une entité collective qui reçoit la création sous un mode passif.  La performance du troubadour ou du jongleur agit sur ceux qui l’écoutent et ceux-ci vont à leur tour répondre activement.

Or, cette de performance induit une disposition à la transmission chez les auditeurs : Elle  entraîne les auditeurs à poursuivre, s’approprier, recomposer le «texte» en préservant le schème, à perpétuer la chaîne de la parole. Et pour appuyer cette analogie, je suis allée chercher une citation sur la littérature orale ante web pour ne pas qu’elle soit teintée par le discours de la culture numérique – comme je veux expliquer une dimension de la culture numérique, si je me réfère à des explications de la littérature orale chargées de culture numérique, ce serait circulaire.  Ainsi, comme l’explique Jacques Dournes, dans un autre siècle, à propos de la dimension performative des auditeurs dans un contexte de littérature orale  :

Il est notoire que, dans plusieurs langues de population à tradition orale, sont classiques à ce sujet les termes «lien», «chaîne», (associée à «trame»), «enchaînement», voire «semence».  Chaîne de mémoire, chaîne de parole, chaîne de personnes, telle est la performance.  Une parole prononcée, loin d’annuler la précédente, laisse une trace dans la mémoire et du locuteur et de l’auditeur.  Plus qu’une trace : une accumulation de savoir et d’expérience.  L’auditeur, alors, ne fait pas qu’écouter une parole : il la fait sienne et la prolonge, bien autrement que ne le ferait le public d’un spectacle.  Outre le cas privilégié d’accompagnateurs qui jouent d’un instrument de musique, ou du répondant dans une cour d’amour, l’auditoire est toujours une communauté participante.” (1)

Cette dimension performative qui est de l’ordre de la transmission, cette participation des auditeurs à la performance est donc susceptible de s’inscrire directement dans le déroulement même de l’action initiale en cours, lorsque ceux-ci mêlent leur voix à celle du récitant, du conteur ou du chanteur.  Certains conteurs contemporains invitent ainsi les gens à apporter leurs propres instruments de musique pour participer à l’événement.  Maintenant, on demande aux gens d’apporter leur dispositif technologique pour tweeter.

Ces phénomènes de participation sont observables dans la plupart des sociétés à différentes époques.  Nous connaissons les chansons à répondre, les chansons que l’on entonne en chœur, les pièces de théâtre de marionnettes où les enfants aident Guignol à chercher le vilain…Maintenant, le tweetage social, comme système interactif, s’inscrit dans cette famille de pratiques orales avec ceci de singulier que la conversation combine l’écriture-parole ou la parole-écriture.

Et, l’idée de “chaîne du savoir”, de “communauté participante”, voilà qui souligne encore la parenté de  Twitter avec Wikipédia, le premier comme dispositif plus oralisé d’accumulation de savoir et d’expérience.

Bref, démocratisation, système interactif émergent, disposition à la transmission à l’accumulation du savoir, voilà ce que je retiens du tweetage événementiel.

Enfin, j’ajouterai que la pratique du tweetage social a pour conséquence que l’ensemble du processus devient susceptible d’être apprécié au même titre, sinon plus, que le produit, c’est-à-dire, le propos du conférencier. Le focus de l’appréciation change. Cela signifie que même si la conférence prononcée par le conférencier est un four, l’événement pourrait s’avérer un grand succès. Dans tous les cas, les chances sont bonnes au Podcamp de Montréal aujourd’hui.


(1) Dournes, Jacques. 1990. «Littérature de la voix, les traditions orales», Le grand Atlas des littératures, Paris : Encyclopédie Universalis, p. 89.

La littérature électronique francophone célèbre son 45ième anniversaire de naissance

baudot

J’avais annoncé une série estivale sur le sujet de la littérature électronique/numérique, je récidive avant que les feuilles ne tombent.

La littérature croise l’informatique dès les balbutiements des premiers calculateurs, à la fin des années 50. On s’entend unanimement pour dire que la littérature informatique est née avec les premiers poèmes par ordinateur de Théo Lutz, ingénieur à Stuttgart, en Allemagne, parus dans la revue Augenblick. Rassemblés sous le nom de « Stochastichte text », ces poèmes ont été produits par combinatoire avec pour unités, les cent premiers mots du roman de Kafka, Le Château.

De nombreuses sources attestent aussi que les premiers poèmes produits par un ordinateur en français ont été générés, à Montréal en 1964, par Jean A. Baudot.[1] Cet ingénieur de l’Université de Montréal a produit  un des premiers générateurs combinatoires de littérature produisant du texte. Ces productions ont été publiées sous le mode d’un recueil de poèmes et sous le nom de La Machine à écrire mise en marche et programmée par Jean A. Baudot.[2]

Par conséquent, l’année 2009 constitue le 45ième anniversaire de la naissance de la littérature électronique en langue française.

Plus précisément, Jean A. Baudot a réalisé un programme qui comprenait un dictionnaire, soit un ensemble de mots, sur lesquels était appliqué un algorithme combinatoire impliquant quelques règles syntaxiques programmées, et qui permettait de générer automatiquement des textes. Les résultats sont étonnants, notamment dans le cas où le dictionnaire a été constitué à partir d’un lexique extrait d’œuvres de Victor Hugo, par exemple :

« Les lueurs aristocratiques et les ailes souveraines profanent la justice même », « Les abîmes et les moissonneurs solitaires n’erraient jamais »

« Les espaces augustes entrent en pleine nuit, car des broussailles funèbres dominent les brumes ».[3]

Mais l’expérience de rédaction automatique la plus soutenue a été réalisée à l’aide du lexique d’un manuel scolaire que l’on trouve également dans ce document. Dans la préface, Baudot décrit sa démarche :

« Les phrases qui apparaissent dans ce volume ont été composées et rédigées par un ordinateur… Comment tout cela est-il possible ? C’est fort simple. Il suffit d’enseigner à la machine quelques règles de grammaire, de syntaxe, de forme et de construction de phrases, ainsi qu’un certain vocabulaire de base et de la laisser agir. Nous assistons alors au travail d’un authentique robot qui écrit sans comprendre ce qu’il dit, car il ne connaît pas le sens des mots, tout en demeurant grammaticalement correct, car il ne peut enfreindre les règles qui lui ont été dictées. … Nous voulions seulement observer comment se comporterait une machine à laquelle on avait enseigné un peu de grammaire, et ayant à sa  disposition un lexique restreint (630 mots environ). Afin d’éviter d’introduire, consciemment ou inconsciemment, du parti pris dans le choix des mots à mettre à la disposition de l’ordinateur, on décida d’extraire systématiquement tout le lexique d’un manuel de français d’un niveau aussi élémentaire que possible. À cette fin, on a choisi le manuel de quatrième année actuellement utilisée dans nos écoles et intitulé : « Mon livre de français » (Frères du Sacré-Cœur). Les six cent trente mots du lexique représentent environ la moitié du vocabulaire de ce manuel. Tous les mots utilisés sont donc des mos simples et courants, non recherchés et du niveau intellectuel d’enfants de dix ans.

Lors de cette expérience, la machine ayant été dûment instruite, on décida de la mettre en marche un soir et de la laisser balbutier seule durant une nuit complète. Grande fut notre surprise le lendemain matin de constater qu’elle avait rédigé des milliers de phrases sur du papier qui commençait à joncher le sol et qu’elle semblait décidée à continuer si on ne l’avait arrêtée.

Ce volume représente un échantillon de ces phrases, ainsi composées par ce processus automatique. Les phrases sont reproduites textuellement, même si parfois la tentation fut grande d’y apporter de légères modifications. »[4]

Queneau a manifesté dans une lettre un vif intérêt pour l’expérience de La Machine à écrire dont Baudot lui avait fait parvenir un exemplaire.

En réfléchissant sur l’achèvement de Baudot, on peut se demander jusqu’à quel point, sa production remet en question l’approche traditionnelle de l’oeuvre textuelle. En effet, Baudot présente sa contribution littéraire sur le plan du résultat de son expérimentation : Cet ensemble fini de phrases, voilà l’oeuvre. On n’est pas  alors dans une démarche, à la manière de Queneau dans les Cent mille milliards de poèmes, où l’oeuvre est conçue comme un ensemble des unités textuelles sur lesquelles opère de manière aléatoire un algorithme combinatoire et qui fait partie des caractéristiques essentielles du poème. Dans le cas de Queneau, l’oeuvre n’est pas un certain résultat des combinaisons, mais le programme, le potentiel combinatoire. Le recueil de La Machine à écrire passe  définitivement le test orthographique : On peut épeler la séquence des caractères et des espaces qu’il contient. L’objet que Baudot soumet à notre appréciation est un texte. Ce que Queneau ou Guy Robert  (dans Ailleurs se tisse, voir le billet précédent) nous proposent va plus loin.

Cela dit, bien que la syntaxe de La Machine à écrire soit linéaire, il faut néanmoins accorder à cette œuvre le fait que le sens et la narration apparaissent essentiellement brisées. Ces  phrases qui forment des «vers libres» – libéré, on aura compris, du contrôle de leur auteur. À ce titre, la proposition de Baudot s’inscrit légitimement dans le projet de remise en question de la littérature traditionnelle.[5]

Et puis, Baudot ne s’attribuait aucune fonction auctoriale dans la production des phrases. Son générateur combinatoire participait ainsi à la réflexion sur le statut de l’auteur alors que la mort annoncée de ce dernier était déjà âprement débattue dans les milieux littéraires.[6] La machine à écrire dont l’auteur, une machine,  n’est pas vivant ne confirme-t-elle donc pas la mort de l’auteur ? Et pour preuve, on raconte que des démêlés judiciaires liés à ses productions auraient failli coûter la prison…à l’ordinateur de Baudot ! [7]

Cette façon de questionner l’auteur plutôt que le texte n’est pas spécifique au travail de Jean A. Baudot. Les générateurs de textes de la première école. de 1959 à 1980, remettaient généralement en question le statut de l’auteur avant celui du texte.  Durant cette période, les écrivains de générateurs automatiques sont le plus souvent des chercheurs et des ingénieurs qui produisent ce qu’on appelle des textes générés imprimés sur du papier :  « c’est le texte imprimé, résultat du travail de la machine, qui est à cette époque considéré comme « le texte », l’objet littéraire.[8] Le programme générateur, l’algorithme combinatoire constitue essentiellement la matrice qui permet la multiplication des phrases, des vers, des textes. C’est ce qui distingue la première école de la seconde, après 1980, qui se détourne des textes générés pour s’intéresser plutôt à la génération des textes, au programme.

Ces écrivains-programmeurs de la première école sont américains, mais surtout français [9] Selon Vuillemin : « même si l’Oulipo a essaimé aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie et, depuis une date récente, au Portugal et en Espagne, la poésie générée exclusivement par ordinateur reste un phénomène européen, et spécifiquement français ».[10] Nous n’avons pas rencontré d’autre initiative québécoise, outre celle de  Jean-Yves Fréchette dans les années 90, mais sa contribution à la génération automatique s’inscrit dans une approche plus pédagogique.

En revanche, en voyant la performance de  David Jhave Johnston à laquelle j’ai assistée dans le cadre du Festival littéraire Métropolis Bleu au mois d’avril dernier (2009) m’a agréablement amené à penser qu’il y avait une regénération de la poésie générée dans cette ville, 45 ans après sa naissance.

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[1] Cela va des encyclopédies à de sites universitaires en passant par des dossiers dans des journaux comme le New York Times.

[2] Baudot, Jean A. 1964. La machine à écrire mis en marche et programmée par Jean A. Baudot. Montréal : Les éditions du jour.

[3] Baudot, Jean A. 1964. Pp.93-95.

[4] Ibid. p. 10-11.

[5] http://www.ciren.org/ciren/confrences/131198/pages/clement.html#, p. 3. J’ai d’abord trouvé la description suivante d’un exemplaire de cette œuvre et de son intitulé dans le catalogue d’un libraire de livres rares, Le Chercheur de trésors :

BAUDOT, Jean A.- La Machine à écrire. Mise en marche et programmée par Jean A. Baudot. Le premier recueil de vers libres rédigé par un ordinateur électronique. Montréal, Les Éditions du Jour, (1964). Collection: “Les Poètes du Jour”. 20.5cm, 95,(1)p. Br. Annotations ms. et cachet. Couv. décollée et abîmée. DOLQ IV, p. 531.

J’ai, ensuite, découvert que cet auteur était peut-être très près de nous. J’ai repéré, en creusant les pages du moteur de recherche de Google, que Jean A. Baudot était, en fait, ingénieur à l’Université de Montréal. C’est à lui que l’on a confié, en 1958, le fonctionnement du calculateur électronique du Centre de statistique du Département de mathématiques. On retrouve un exemplaire, signé par lui, à la bibliothèque des Lettres et de sciences humaines de l’Université de Montréal (en très mauvais état). La collection patrimoniale de la BANQ en détient également un exemplaire pour consultation. Si près de nous mais aussi si loin, car cette mention datait de 2003 à l’occasion de la célébration des fêtes du 125ième anniversaire de l’Université et Jean A. Baudot y était célébré comme un des pionniers de cette institution. Mais on y mentionnait aussi la date de son décès : 1930-2001. Il est  désormais impossible de recueillir un témoignage de lui. Curieusement, cet hommage de l’Université de Montréal ne mentionnait nulle part sa contribution, internationalement reconnue, à la littérature électronique.

[6] On pense aux travaux de Barthes et Foucault mais du côté de la Nouvelle Critique anglo-américaine mené par Monroe Beardsley, on retrouvait la même thèse par d’autres chemins.

[7] Philippe, Bootz,«De Baudot à Transitoire Observable : les approches sémiotiques en littérature numérique»

[8] Philippe Bootz, «La littérature informatique : une métamorphose de la littérature»

[9] Richard W. Bailey a réuni des poèmes générés par ordinateur dans Computer poems en 1973 dont les 16 créateurs sont américains et canadiens anglais (( dont Marie Borroff, Robert Gaskins, Louis T. Millic, Morgan, Morris). Il s’agit de la première anthologie de poésie par ordinateur. Un des logiciels les plus puissants aurait été réalisé par un américain du nom de Meehan :  le tale spin était un générateur de conte.

[10] Alain Vuillemin, Informatique et poésie

Ailleurs se tisse : L’origine de la littérature numérique

2795521945_283904ebe8-1C’est l’été, on peut peut-être se faire plaisir et, à l’abri des regards, aborder d’autres sujets passionnants comme…la littérature numérique et son histoire. Dans un avenir pas si lointain, ces oeuvres apparaîtront dans nos collections et nos catalogues de bibliothèques. Leur valeur patrimoniale est indéniable.

C’est une histoire émergente qui a une portée transnationale mais je m’intéresse à certains des événements qui se sont déroulés dans le contexte de la littérature numérique francophone, tout particulièrement au Québec ou alors en France. J’ai ce projet depuis que je suis allée au lancement du second numéro de la revue de littérature hypermédiatique, Bleu Orange dans le cadre de Festival littéraire Métropolis Bleu au mois d’avril dernier (2009) et que j’ai assisté à des performances d’artistes montréalais incroyablement talentueux comme David Jhave Johnston.

La littérature numérique est née de la rencontre, impossible à éviter, de l’art et de l’informatique à la fin des années cinquante. À partir de cette date, et jusqu’à aujourd’hui, différentes formes de la littérature numérique se sont succédées. Mais il faut d’abord compter sur les précurseurs des œuvres littéraires numériques. Car, comme on l’entend souvent dire, la culture numérique est née bien avant la technologie de l’ordinateur, et l’un nous aide à expliquer l’autre. Puis, une fois l’ordinateur en place, en suivant la chronologie des innovations technologiques, on a vu cheminer 1) les générateurs automatiques, 2) les hypertextes/hypermédias de fiction et, enfin, 3) la littérature 2.0 sous le mode, entre autres, des écritures collaboratives. Il y a aussi la poésie visuelle numérique qui traverse les époques.

Ce n’est pas évident en réalité de faire du repérage historique dans le domaine. La littérature numérique francophone est encore si jeune qu’elle n’a pas été encore très bien constituée comme objet historique, de sorte qu’on ne trouve pas  de narration qui présente une séquence crédible et bien balisée des événements. J’essaie donc de mettre ensemble divers fragments de 1959 à aujourd’hui que j’ai glanés, ramassés, épars, sur cette pratique en devenir comme catégorie littéraire et comme objet historique(o).

La culture de la littérature numérique, je le répète, est née avant la technologie de l’ordinateur. On peut faire une telle affirmation en considérant certaines des caractéristiques les plus prégnantes de la littérature informatique et que l’on peut reconnaître également dans des artefacts qui appartiennent à une époque où l’ordinateur n’existait pas encore.

La non-textualité, par exemple, est un des marqueurs très forts de la littérature numérique et de cette culture idoine et on la retrouve dans les œuvres de Mallarmé, d’Apollinaire et de Queneau notamment.  La littérature numérique s’est manifestée, comme quelque chose d’attendu, comme pré-inscrite dans le sillage des divers artefacts littéraires de ces auteurs et des divers courants qui exploraient déjà, bien avant l’âge du numérique, les limites, les marges et l’au-delà du texte.

En peinture, les peintres de l’abstraction, les cubistes, les formalistes ont exploré avec la peinture même, les propriétés de leur art. Ils ont remis en question la peinture figurative, naturaliste, la relation entre la toile et la représentation, le sujet narratif. En littérature, on s’est aussi aventuré dans une exploration formaliste, auto-réflexive, du même ordre. La littérature traditionnelle conçue comme un texte écrit par un auteur et porteur d’un sens assimilable à une  narration, avec un début, un milieu et une fin, s’est vue questionnée.

Ces auteurs, comme Mallarmé, Apollinaire et Queneau ont adopté une posture ontologique et un questionnement en conséquence à travers leurs pratiques : Qu’est-ce que la littérature? Est-ce que la littérature, ce n’est toujours qu’une séquence  linéaire de mots ? Un récit ?  Quelles sont les possibilités de la littérature ? Et ces questions les ont menés à défier la textualité et à produire des réponses, c’est-à-dire, des œuvres littéraires qui étaient des non-textes. Or, ces oeuvres qui ne pouvaient être réduites à des séquences de mots ont pavé le chemin et les enjeux des œuvres numériques qui ne sont pas linéaires justement, morceaux de textes (d’images et de sons) combinés, assemblés, réunis par des liens hypertextuelles.

Car, on peut toujours, à l’aide d’un test orthographique, identifier un texte traditionnel en épelant la séquence des lettres, des espaces, des marques de ponctuation qui le compose. Si j’écris pendant que quelqu’un me l’épelle le texte de Madame Bovary, j’aurai produit un exemplaire correct de Madame Bovary.  Mais, je n’aurai pas le même résultat avec certaines des œuvres de Mallarmé et d’Apollinaire qui sont essentiellement vouées à échouer le test orthographique qui identifie la présence d’un texte.

C’est tout simple, on ne peut, en aucun cas par exemple, en épelant le poème de Stéphane Mallarmé Un coup de Dés, jamais, n’abolira le Hasard (1887) respecter l’identité de cette œuvre. Paul Valéry a décrit cette expérience poétique de Mallarmé en ces termes: « Nul n’avait entrepris ni rêvé d’entreprendre, de donner à la figure d’un texte, une signification et une action comparable à celles du texte même ». En effet, ce poème ne peut être réduit à un texte car il comporte une figure, une dimension picturale par le biais de toute une série de manipulations graphiques et typographiques strictes qui constituent, de manière irréductible, son identité (1).

De même, dans les Calligrammes (1918) d’Apollinaire, on assiste à une fragmentation de l’objet littéraire par l’entremise de diverses manipulations graphiques et typographiques(2).  D’une façon qui les rapproche des collages de Braque et de Picasso, les éléments graphiques et typographiques de Lettre-Océan ébranlent la linéarité du mot, de la phrase, du sens, voire du texte. Ceux qui pratiquent la poésie visuelle numérique aujourd’hui se représentent parfois comme les héritiers de Mallarmé et d’Apollinaire.

Dans les années 1960, Raymond Queneau et François Le Lionnais ont fondé l’OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle), avec des mathématiciens intrigués par les possibilités de la littérature combinatoire. Avec Cent mille milliards de poèmes (1961), Queneau propose un procédé reposant sur dix feuilles découpées en quatorze volets horizontales qui recèlent 1014 soit cent mille milliards de poèmes potentiels (3).  L’identité de cette oeuvre n’est pas simplement textuelle : Elle repose essentiellement sur un ensemble d’unités textuelles avec un algorithme combinatoire aléatoire.

L’intention de Queneau, par le biais de cette œuvre était de « montrer à cette époque, sur un support encore imprimé, comment des ordinateurs réussiraient peut-être, un jour, à faire apparaître des formes de poésie ou de littérature nouvelles, virtuelles ou potentielles »(4).

Je veux en venir maintenant à la contribution  de Guy Robert, au Québec, qui, en 1968, a produit un non-texte sous la forme d’un recueil de «poèmes à variantes mobiles» intitulé Ailleurs se tisse (5). Cette œuvre a recours à un dispositif similaire à celui que l’on retrouve dans Cent mille milliards de poèmes. À la différence de Queneau, il y a quatre parties séparées par des dessins si bien que les possibilités combinatoires sont moins élevées – mais le projet n’en est pas moins original. Voici une image de mon exemplaire :

Ailleurssetisse

J’ai ouvert en disant que bientôt ces oeuvres apparaîtraient dans nos catalogues. Pour ce qui est des catalogues sociaux, je peux vous dire que Guy Robert et son oeuvre figurent déjà dans LibraryThing. Et, je me suis dépêché d’aller voir qui était le membre qui avait déposé ces ressources…

J’ai repris le titre de cette œuvre de Guy Robert, Ailleurs se tisse,  pour ce billet puisqu’il préfigurait si bien, à mon avis, le développement de la littérature numérique et le web à venir. J’ai été assez chanceuse pour dénicher un exemplaire de cette œuvre chez le Chercheur de trésors sur la rue Ontario (6) – dans le catalogue du Chercheur de trésor, on parle d’une oeuvre avec un “fini numérique”. Je devrais réveiller la conservatrice en moi et le mettre, avec des gants blancs, dans un ziplock mais, avant d’y passer, voici le poème que j’ai combiné :

Il est midi
L’heure de ramasser son ombre
Autour de soi
De le jeter sur ses épaules
Comme filet mouillé
L’heure de se rafraîchir
À la margelle amoureuse

Ce soir je te dirai
Des choses graves et simples
Je creuserai le silence noué
Jusqu’à la racine du dernier aveu
Et je polirai nos anneaux
Pour des aubes nouvelles
Pour des partages sans retour

Ce soir à l’heure
Il n’y aura plus de moulures
Où accrocher nos songes
Il n’y aura plus de fenêtres
Où dessiner des paysages
Ni de seuils
Où surgissent les invités

Je suis assez satisfaite du résultat, je me permets de l’être, j’y ai participé, j’ai choisi certains volets parmi les possibles.

On saura que ces auteurs, parmi lesquels figure Guy Robert, constituent les pionniers de la culture numérique dans la mesure où nous leur sommes redevables des premières explorations intentionnelles de la non-textualité, du non-linéaire mais aussi du collaboratif.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit la démarche particulière  adoptée par ces auteurs pour comprendre la situation actuelle de la littérature numérique. En effet, la réception des œuvres littéraires numériques est souvent difficile et leur intérêt souvent mise en doute. Or, on oublie, ou on ignore, que ces œuvres sont, souvent, précisément conçues pour décevoir les attentes associées à la littérature traditionnelle. Il est assez improbable que l’on vante l’intérêt de la narration d’un hypertexte culte comme Victory Garden puisque son intention consiste justement à défier les stratégies narratives habituelles.

La satisfaction esthétique potentielle que l’on peut en tirer est pourtant à la mesure de ces déceptions. Ces oeuvres sont engagées dans une réflexion sur la nature du littéraire dans un approche auto-réflexive, c’est là que l’appréciation doit être dirigée.

Et, il faut voir également que ces productions nous interpellent aussi par la bande : En nous révèlant combien certaines de nos croyances et nos habitudes littéraires sont solidement ancrées, ces oeuvres nous parlent de nous-mêmes.

Et puis, la valorisation que l’on doit leur associer, c’est aussi celle qui consiste à nous amener vers des nouveaux territoires.

Sans compter que ces oeuvres représentent politiquement, ce qui n’est pas négligeable, l’occasion d’apprécier la différence et la pluralité et, par conséquent, elles incarnent des propositions à rebours de la pensée et de la forme uniques. Dans des billets à venir, je continuerai à en faire la démonstration en considérant différentes manifestations de cette littérature numérique.

Si quelqu’un possède des informations sur  la carrière littéraire de Guy Robert ou sur cette époque de la littérature proto-numérique au Québec, n’hésitez pas à m’en faire part.

0. Il y a les travaux de Jean Clément, notamment, qui m’ont servi de boussole.

1.Valéry, Paul. 1957. «Variété» dans Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris : Gallimard

2.Apollinaire, Guillaume. 1965. Oeuvres complètes, Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

3.Queneau, Raymond. 1961. Cent mille milliards de poèmes. Paris : Gallimard / L’image par Marc Wathieu provient de Flickr

4.Vuillemin, Alain. Informatique et poésie

5.En passant Guy Robert a fondé en 1964 le Musée d’art contemporain de Montréal.

6.L’œuvre fait partie de la collection patrimoniale à la BANQ. Elle peut être consultée sur place.

Planète Drupal

Webographie de base pour une introduction (accélérée) type Drupal 101 :

drupal.org

Le site officiel de Drupal

L’article anglais sur Drupal dans Wikipédia permet, hyperliens en sus,  de moissonner du vocabulaire :

Drupal (pronounced /ˈdruːpəl/) is a free and open source[1] modular framework and Content Management System (CMS) written in PHP.[2][3] It is used as a “back end” system for many different types of websites, ranging from small personal blogs to large corporate and political sites.[4]

Les statistiques indiquent 1.4 million de téléchargemement entre 2007 et 2008, soit une hausse significative, de l’ordre de 125%.absolute-download-statistics-2008-1

(Source : Le blogue de Dries Buytaert, celui qui, incidemment, a initié l’écriture du logiciel en 2001)

Drupal est désormais développé et supporté par une communauté large et mature.

Drupal a été couronné par le prix le plus prestigieux de sa catégorie, le Overall Open Source CMS Award 2008.

Sur Patch-works, un bilan des différentes fonctionnalités de Drupal suggère que, désormais, ce dernier “possède tous les éléments nécessaires à la création d’un SIGB”.  Avec le module Book Post, qui permet d’afficher les couvertures de livres, on obtient un opac attrayant. Pour le site web, on rapporte les fonctionnalités suivantes :

  • Un blog pour chaque utilisateur
  • Des forums
  • Des sondages
  • Des formulaires (inscription à une activité,…)
  • Des FAQs
  • Un système de chat (ask a librarian)
  • Calendrier d’activités
  • Indication des heures d’ouvertures
  • Une newsletter envoyée par email
  • Réservation de salles (ou autre matériel)
  • Achat de produits (carte de photocopies,…)
  • Publication de quizz, podcast et screencasts
  • Intégration à Moodle (Learning Management System)

Une page de wiki présente une liste de bibliothèques Drupal dont notamment :

Ann Arbor District Library
Athens County Public Libraries
Maryland AskUsNow!
Ballerup public libraries, Denmark
Cleveland Public Library
Great River Regional Library (Central Minnesota)
Hoover Alabama Public Library
Jackson District Library
Kansas City Public Library
London Public Library (Virtuoso Award 2008)
Metropolitan Cooperative Library System (Los Angeles)
Mead Public Library (Teens theme, Kids theme)
Monterey Park Bruggemeyer Library
New York Public Library
Ohio Public Library Information Network (OPLIN)
Oregon Libraries Network
Red Deer Public Library

Plusieurs bibliothèques universitaires sont présentes, mais j’ai remarqué qu’il y manque celle de Stanford et qui s’appuie aussi sur cette technologie :

Consortium Library University of Alaska Anchorage Alaska Pacific University
Cowles Library at Drake University
Florida State University Libraries
Indiana University-Purdue University Indianapolis
Luther College Library and Information Services
McMaster University Library
Monterrey Institute of Technology Library
Queen’s University Library
Simon Fraser University – Learning Commons Workshop Signup tool
University Alaska Fairbanks Libraries
UMN Biomedical library
University of Calgary Library
New York University Consumer Health Libraries
New York University Health Sciences Libraries
University of Technology, Sydney Library Australia
Wilfrid Laurier University Library

Plus près de nous, à Montréal le site de La Tohu et le laboratoire de recherche sur les oeuvres hypermédiatique NT2 font partie de la cohorte Drupal.

Mais sinon, sur le reste de la planète, on peut encore citer : le Président des États-Unis, le Premier Ministre français et son homologue belge, les Nations Unies, l’Université de Harvard, Sun Microsystems, Symantec, Novell, Yahoo!, AOL, le Massachusetts Institute of Technology (MIT), Nokia, FedEx, Nike, The Walt Disney Company, Universal Music, Virgin, Amnesty International, Oxfam et, tenez-vous bien, Bob Dylan ! (1)

Deux tutoriels, parmi d’autres, sur Drupal en bibliothèque :

ainsi que

Un blogue de développeurs, Drupalib, un guide de support au développement sur Wikibooks et quelques ressources associées à l’ALA(2) :

John Blyberg a développé une suite d’applications libres:  SOPAC qui permet d’intégrer le siteweb Drupal et le catalogue tout en ajoutant des fonctionnalités sociales. La Darien Public Library supporte cette technologie.

On peut visionner une entrevue  avec John Blyberg et le suivre sur son blogue et sur  Twitter.

Encore sur Twitter, drupalHowto.

À Montréal, Koumbit, une organisme à but non lucratif qui fait la promotion des technologies libres, comme Drupal, offre des services  d’hébergement et de la formation.

Et maintenant un site pour  tester des CMS libres – sans avoir au préalable à les installer, à épuiser sa mémoire…
Par exemple:
- – Drupal http://php.opensourcecms.com/scripts/details.php?scriptid=191&name=Drupal (3)

On annonce enfin un Drupalcon à Paris en septembre, des intéressées ? Sinon, plus près, à portée de tweet, drupalcon.

(1) Sources NamurLUG. Merci à S.S

(2) Merci à Patrick M. Lozeau

(3) Merci à S.S.

Le livre électronique et GoogleBooks selon Mark Leggott

108805307_c43af20f59La conférence Ebooks, GoogleBooks : Gadzouks de Mark Leggott au congrès de la CLA 2009 le weekend dernier proposait un survol du paysage actuel du livre électronique et des développements (toujours plus considérables si l’on en croit l’actualité!) associés à Google.

En matière de prospective,  du côté des liseuses, on prévoit que le modèle convergent du iPhone va s’imposer. Le Sony et le Kindle (qui n’est pas disponible ici, au Canada et qui, vraisemblablement, ne le sera pas  avant longtemps) sont des produits onéreux. Des liseuses seront bientôt disponibles pour une fraction du coût actuel. Mais ces dispositifs vont disparaître au profit d’outils multifonctionnels comme le iPhone.  Les liseuses vont néanmoins perdurer en raison d’un marché propriétaire : lorsque vous achetez un ebook sur Amazon pour le Kindle vous ne pouvez pas le faire rouler sur une autre machine.  Il ne faut jamais oublier que lorsque l’on achète un de ces ebooks, il ne nous appartient pas et nous nous appartiendra jamais.

Les distributeurs de ebooks sont voués à être supplantés par GoogleBooks ou un équivalent. En ce moment, la contreverse entre Googlebooks vs les auteurs et les éditeurs alimentent les manchettes et, aux États-Unis, un accord a été formulé lequel ne s’applique pas au Canada.

On prévoit l’existence des stations Googlebooks dans les bibliothèques où les gens pourront avoir accès aux collections numériques de Google moyennant une licence institutionnelle – qui n’est pas déterminé encore.  Cette intégration de Googlebooks dans les bibliothèques locales est une préoccupation. Par exemple, l’Université du Michigan qui a une entente de numérisation avec Google aura droit a un accès gratuit pendant 25 ans, limite au-delà de laquelle elle devra débourser comme les autres pour avoir un accès à ses propres fonds. Le monopole de Google est inquiétant et, à partir du moment où il en détient les droits, il est en mesure de fixer les prix, notamment.

Il ne fait aucun doute que la combinaison des fonctionnalités Googlebooks, Google Scholar et Goorgle Search constitue une arme de recherche absolumment massive.

The Open Library est un projet fondé par Brewster Kalhe, qui numérise et donne accès à des œuvres du domaine publique. La démarche est similaire à celle de Google, mais avec une approche non commerciale : Il faut découvrir et promouvoir. Open Library présente la meilleure visionneuse de livres, avec une belle interface et on peut, également, imprimer l’ensemble de l’œuvre. Les auteurs qui s’entendent avec cette organisation acceptent que leurs œuvres soient irrévocablement placées dans le domaine publique.

En ce moment,  les opportunités sont énormes pour les bibliothèques et la transformation de nos services et de nos collections est inévitable. L’impression sur demande pourrait constituer une avenue intéressante pour nos institutions, surtout en combinaison avec des collections numérisées.

La numérisation locale constitue un élément clé dans l’avenir des bibliothèques : Ce sont ces efforts qui vont maintenir les « Library Commons », le fonds de la communauté. On aura toujours besoin des bibliothèques pour rassembler et préserver ces informations, ces documents qui recellent la mémoire de la communauté.

Mais attention : Il faut résister contre le développements de ebooks et des liseuses qui menace le libre usage des œuvres, ce droit que l’on prend pour acquis : j’ai lu un livre, je peux le faire circuler auprès de d’autres lecteurs.  Les dispositifs actuels ne permettent pas ce partage et forcent une exploitation personnelle des ressources, cette situation fait l’affaire des fournisseurs et des éditeurs. Il y a ici une bataille que doivent mener  les bibliothèques contre le contrôle (les DRM) et pour un usage publique de ces collections.

Je complète cette information à l’aide de différentes ressources qui actualisent cette réflexion, à lire absolumment.

À propos du livre électronique et les ebooks sur Bibliofusion, La tablette (idéale) de lecture, Le futur se livre : Gutenberg à l’heure du Web, Le Kindle sur le campus : un nouveau jouet ou de nouveaux enjeux et sur ReadWriteWeb (France) : Ebook : une entrevue à l’envers.

À propos GoogleBooks sur Bibliofusion : Google devient libraire et sur Affordance : Is it a bird ? Is it a plane ? No. It’s a monopolistic library-bookseller

Sans compter le livre Gutenberg 2.0 de  Lorenzo Soccavo et une entrevue récente de Brewster Kahle sur Democraty Now ! à propos de l’accord de Google aux États-Unis.

La conférence de Mark Legott devrait être disponible éventuellement sur le site de la CLA.

La source de l’image :  glaak sur Flickr <http://www.flickr.com/photos/keso/108805307/>

CLA 2009 : Repenser (la question de) la bibliothèque

Les bibliothécaires n’ont pas peur des vraies questions, c’est une dimension de la profession qui me ravit et ne cesse de m’étonner. Deux jours de congrès avec la Canadian Library Association 2009 nous procure facilement un agenda de réflexions pour quelques mois. Par exemple, le keynote speaker, Joseph Janes ( iSchool University of Washington), a mis au programme ceci :  Rethinking the Library.

D’un côté, c’est le genre de titre qui a l’heure de procurer une impression très prononcée de déjà-vu. D’un autre côté, les questions essentielles – puisque l’on est dans la série des questions essentielles (voir les 416840579_daa59a4d5ebillets précédents), et que, ce titre Rethinking the Library donne à penser que l’enjeu sera tel (puisque pour repenser une chose, il faut d’abord préciser son essence) – sont, somme toute, assez limitées dans leur formulation. Néanmoins, dans ce cas, en dépit de la relative banalité du titre, la stratégie pour répondre à THE question était, à mon avis, assez rafraîchissante.

En effet, Janes n’a pas voulu prendre de front la question “Qu’est-ce qu’une bibliothèque ?”. Quand on pose une question pareille, la réponse, c’est “merde…”, a-t-il admis. Pour contourner la réflexion typiquement ontologique, qu’est-ce que la bibliothèque?, Jones articule plutôt une  approche relationnelle, “qu’est-ce que cela signifie être dans la bibliothèque ?“, en d’autres termes, qu’est-ce qu’on fait dans la bibliothèque ? Qu’est-ce que la bibliothèque est à travers les multiples relations que l’utilisateur entretient avec elle ? L’ontologie relationnelle convient bien pour les objets sociaux. C’est raisonnable de penser que l’on ne peut pas simplement énumérer les propriétés d’une bibliothèque et en déduire ce qui s’y fait, les pratiques des usagers et, partant, sa nature. Les relations, ce que les gens en font, sont irréductibles.

En somme, au lieu de dire ce qu’est une bibliothèque et d’en dériver des fonctions, des usages, Jones a inversé la stratégie : Il a déduit la bibliothèque à partir de l’utilisateur. Nice. La bibliothèque comme objet social.

Du point de vue physique, a poursuivi Janes, la réponse prévisible est la suivante : On est dans la bibliothèque lorsque l’on a traversé les barrières d’accès et que l’on va demander de l’aide, participer à une activité, profiter des services. Celle-là est facile. Maintenant, est-ce que lorsque l’on profite des services de la bibliothèque mobile, on est toujours dans la bibliothèque ? Hum…Dans la mesure où tout ce qu’on y fait ressemble à ce que l’on fait lorsque l’on passe les barrières sus-mentionnées, OK, on peut dire que l’on est toujours dans la bibliothèque.

Par extension, on peut dire que l’on est dans la bibliothèque chaque fois que l’on franchit le seuil numérique  et que l’on interagit avec du matériel, des ressources, que l’on fait appel à la référence, à du support ou à d’autres services en ligne.

Dans ces conditions,  “être dans la bibliothèque” signifie que peu importe où, quand, comment, des gens interagissent avec de l’information organisée et des services. Et une bibliothèque consiste en tout cela : un lieu, des trucs matériels, du support, de l’interaction, des valeurs. Si on enlève un de ces éléments, il n’y a plus de bibliothèque.

De là, on repense ces différents éléments : le lieu (un reflet de la communauté, un lieu de contemplation, la bibliothèque numérique mondiale), le stuff (le livre électronique), le support/l’aide (la référence via twitter, la messagerie instantanée, faire avec, au lieu de lutter contre, Wikipédia), les valeurs (réinterpréter la notion de vie privée, de liberté intellectuelle, d’accès équitable peut-être), l’interaction (les réseaux sociaux, la conversation)…

Il faut (on passe désormais au volet normatif de sa réflexion) développer une notion plus vaste de la bibliothèque et du bibliothécaire. Les livres et les services sont disponibles quelque part et partout. Il faut 1 ) être là où les gens sont, physiquement, dans les quartiers, et virtuellement, disponibles et prêts à aider, assister, participer dans leurs propres termes. Mais aussi, les bibliothécaires doivent encore 2) être meilleurs sur le web (be better on line). Les bibliothécaires font un travail exceptionnel en personne, sur le terrain, dans le lieu physique. En revanche, dans le lieu bibliothèque, les gens sont captifs. Sur le web, la partie se joue différemment : Si les usagers ne sont pas satisfaits et bien, ils sont à un clic d’Amazon, Youtube, Wikipédia et le reste. Par conséquent, peu importe, ce qu’on fait en ligne, il faut le faire mieux, mieux que les autres, mieux que ce que l’on fait maintenant. C’est là où nous en sommes.

Et là où nous en sommes, une vidéo sur Youtube est une marque, comme l’empreinte en négatif d’une main sur un paroi rupestre, un inukshuk, qui signifie “j’étais là”. Et cette impulsion à affirmer “j’étais là” qui traverse l’histoire des hommes interpelle et définit  le rôle des bibliothécaires.

Ainsi, en communion avec des impératifs humains qui consiste à communiquer, être entendu, partager, apprendre, organiser, expliquer le monde, chercher, créer du sens à travers l’ambiguïté intrinsèque du langage, conclut Janes, là où l’activité humaine va, nous allons aussi, aidant à tracer le chemin. Là est la bibliothèque au-delà du lieu, se déployant au-delà d’elle-même, aussi loin qu’il puisse y avoir un signe d’homme ou de femme.

On comprend qu’être dedans, c’est être dehors, quelque part et partout, c’est-à-dire, en relation.

Cela me rappelle une excellente suggestion de lecture que Silvère Mercier m’a proposée récemment à propos de la bibliothèque comme troisième lieu. Incidemment je suggère à mon tour la lecture du billet et de la thèse de Mathilde Servet.

Source de l’image : The Seattle Public Library, jeffwilcox, Flickr, Creative Commons, <http://www.flickr.com/photos/jeffwilcox/416840579/>

La question essentielle : Pourquoi des bibliothèques ?

2723560261_5ff9fb2a75_mDoug Johnson, l’auteur du blogue, The Blue Skunk Blog, rapportait avoir été exposé à la question cruciale suivante dans le cadre d’un échange avec les dirigeants de son institution : “Does a school need a library when information can be accessed from the classroom using Internet connected laptops?”

D’entrée de jeu, il souligne avec justesse que cette question “uncomfortable, messy, and incredibly important” exige une réponse “clair et persuasive” pour TOUTES les bibliothèques quelles qu’elles soient.

Et, il lance un appel à tous : “Do you have a good response? What part does a facility play in a ubiquitous information environment? How does the librarian’s role change? How do we assess our impact if physical visits become less frequent?” Ce sont d’assez bonnes questions, en effet.

Dans un autre blogue, 2cents Worth, David Warlick ose une réponse. Cette question, dit-il, est habituellement traitée en privilégiant l’une ou l’autre des approches suivantes (ou les deux). Dans le premier cas, on fait valoir que le besoin de la bibliothèque provient du rôle tout à fait unique que jouent les livres dans notre culture.  Dans le second cas, on implique les bibliothécaires et le rôle qu’ils peuvent jouer en aidant le public à devenir des utlisateurs plus critiques de l’information. Que valent ces propositions ? “Frankly, I do not believe that either reason will fly in the face of budget cuts and an increasingly information-ubiquitous landscape.”

Alors que nous vivons à une époque excitante comme nulle autre pour les bibliothécaires, on se cantonne dans une “vision très traditionnelle”. C’est, ajoute-t-il,  celle de la bibliothèque comme un lieu où l’on se rend pour consommer du contenu, trouver de l’information, en lire, et parfois en emprunter. Mais, les fonctions des bibliothèques dépassent largement ces lieux…communs.

Warwick propose une vision actualisée de la bibliothèque comme espace pour :

  • Trouver, accéder, comprendre, évaluer critiquement des informations appropriées en fonction de nos objectifs ;
  • Ajouter de la valeur à l’information en utilisant des outils d’analyse, de traduction, de manipulation, et de visualisation de l’information;
  • Exprimer des idées convaincantes à travers des combinations appropriées de textes, sons, images, video, animation; et
  • Accomplir ces choses dans un cadre social, collaboratif, et joyeux.

Je ne suis pas certaine que ces raisons pourraient faire beaucoup plus de milage auprès de l’administration publique lorsque celle-ci se détourne des bibliothèques  Il y a véritablement une problématique irréductible associée à l’évaluation de l’impact en ce qui concerne les services de la bibliothèque. Mais il me semble que l’évocation de ces services et surtout le rappel des services qui pourraient cessés d’être offerts ou qui sont inéquitablement distribués auprès des usagers, des citoyens, demeure, à mon avis, le meilleure carte à jouer. Enfin, la question, telle que soulevée par Doug Johnston, visait clairement la relation que le lieu bibliothèque est susceptible d’entretenir avec son alter go virtuel, ce dont Warwick ne tient pas compte dans son effort.

Mais surtout, il y a quelque chose qui me gêne dans cette réponse. Est-ce parce qu’elle semble toute droit sortie d’un manuel d’introduction aux sciences de l’information de l’an 2000? Est-ce parce qu’elle ne me semble pas articuler des raisons vraiment fondamentales pour justifier l’existence des bibliothèques ? Est-ce parce que j’aurais souhaité qu’on fasse un peu plus que mentionner le social en passant et qu’on insiste sur le politique ? Sur la mission de services ? Sur la médiation (numérique, outreach) ? Sur le développement des communautés territoriales et tout ce travail qui vise à amener la bibliothèques aux gens et les gens à la bibliothèque, notamment par le biais de ces moyens sur lesquels il met l’emphase (Find, access, evaluate information…, add value…, express ideas…etc.) ? Des moyens qui contribuent à l’achèvement du modèle démocratique. Et, on revient au billet précédent.

David Warlick est l’auteur des livres suivants, que je n’ai pas lus, mais dont les titres sont fort invitants :Redefining Literacy 2.0 (2008), Classroom Blogging (2007).

Ajoutons enfin que Doug Johsnon, qui avait déjà réfléchi à la question essentielle, suggère quelques publications pour alimenter la discussion :

Ce billet paru cette semaine sur LIS News, Relevancy of Libraries in the Future, mérite certainement d’être inclus dans ce type de sélection.

Si vous avez LA réponse, ou même une partie, n’hésitez pas à prendre le relais.

Je tiens à remercier François Rivest (recitfr sur Twitter) qui a “poussé” ce matériel à mon attention.

Source de l’image : Puckett, Jason (JassModeus). “Librarian Tattoo.” Flickr. 15 Sep 2006. 1 Aug 2008 <http://www.flickr.com/photos/jazzmodeus/2723560261/>.

Les lectures toxiques et le modèle démocratique de la bibliothèque

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Patrick Lagacé, La fin du monde est pour 2060, 15 mai 2009 (Cyberpresse) :
«  Il y a quelques semaines, le journaliste Claude Marcil a souligné sur son site (1) que dans toutes les bibliothèques publiques, on trouve de ces livres ésotériques idiots. Exemple: comment se soigner en buvant son urine (bienvenue dans le monde de l’urinologie).
Même la Bibliothèque nationale du Québec achète de ces livres débiles. «Moins de 5% de nos acquisitions», a indiqué une porte-parole à Valérie Dufour, de RueFrontenac.com, la semaine passée.
Moins de 5%. Hum. Question: pourquoi ne pas abaisser le pourcentage à zéro? »

Je vais vous répondre, M. Lagacé, en vous parlant non pas de ce que font les bibliothécaires (et qui est bien méconnu, d’autres vont se charger de le faire) mais plutôt en discutant de la bibliothèque publique. On peut parler de la bibliothèque publique comme on parle de l’école publique. Dans les deux cas, ce sont des institutions, très proches d’ailleurs dans leur mission, deux piliers au sein d’une société démocratique mais qui sont, en même temps, fondamentalement différentes, et c’est, entre autres, là-dessus que je souhaiterais insister. Le problème principal de votre argumentaire c’est peut-être moins de ne pas comprendre les bibliothécaires que de ne pas comprendre la bibliothèque publique. En quatre points :

1.Le rôle de la bibliothèque consiste essentiellement à fournir de l’information publique en essayant d’éliminer les barrières à l’accès. Défendre la liberté d’expression et combattre la censure font naturellement partie de ce rôle. Un des événements les plus importants de l’année pour les bibliothèques, c’est la Semaine de la liberté d’expression, le Freedom to read week au Canada et aux États-Unis.

2. Pourquoi, la bibliothèque a-t-elle ce rôle ? Parce que nous sommes dans une société démocratique. En effet, la bibliothèque publique est une sphère publique et qu’est-ce qu’une sphère publique ? C’est un certain lieu qui favorise l’émergence et fonde l’espace démocratique. À travers l’institution de la bibliothèque, la société expose une pluralité de points de vue, d’alternatives, de possibilités. Là, les citoyens s’organisent, échangent, confrontent leurs prétentions à la vérité et ce faisant, à travers ces processus, la démocratie est engendrée et entretenue. (John Buschman, Dismantling the Public Sphere)

Lorsque vous dites à l’une de mes collègues que l’État contribue à propager la bêtise en laissant les bibliothèques proposer ce type de matériel, vous faites fausse route. L’État, loin de propager la bêtise, propage au contraire les valeurs démocratiques fondamentales comme le pluralisme et la liberté d’expression.  Ce matériel est présent et offert avec discernement selon des considérations relatives aux clientèles desservies et dans le but de représenter et de diffuser le registre des idées le plus large susceptible de refléter notre époque.

L’État, à travers les bibliothèques, favorise également l’autonomie de la pensée et l’esprit critique. Si on ne présente que des «bonnes œuvres», on adopte une attitude paternaliste au lieu d’assumer, ce que font les bibliothèques, que les personnes sont aptes à mettre des idées à l’épreuve, à cheminer librement, à penser par eux-mêmes (même si les voies de cette démarche sont parfois impénétrables). Offrir ces ressources, selon vous si je comprends bien, contribue à abrutir et aliéner les gens, je pense, au contraire, que c’est en les excluant que l’on verse dans cette dérive.

3. Le rôle de la bibliothèque publique diffère de celui de l’école publique. Si la bibliothèque a une mission d’information, l’école a une mission de formation qui présuppose tout un travail de filtrage didactique et pédagogique orienté sur un ordre plus exclusif de connaissances et de valeurs. Ce filtrage est incompatible avec la philosophie du libre-accès de la bibliothèque. La bibliothèque n’est pas là pour éduquer le pauvre peuple, elle est là pour accompagner ceux qui éduquent ou qui s’éduquent par eux-mêmes.

De fait, la bibliothèque est plus près de la presse que de l’école. Diriez-vous aux journaux de ne pas parler d’urinologie, à Radio-Canada qui vit des fonds publics ?

4.  La bibliothèque remplit ce rôle qui consiste à donner accès à de l’information publique pour des raisons d’ordre démocratique et elle le fait pour des raisons qui sont aussi de nature épistémologiques ou scientifiques. Par exemple, au début du19ième siècle, il était raisonnable d’accepter l’homéopathie dont la méthodologie était plus rigoureuse que la médecine de l’époque. Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Avec le temps, les évaluations changent, les frontières entre la science et la pseudo-science ne sont pas si facilement définissables. Les bibliothèques ne sont pas là pour trancher mais pour offrir les moyens pour le faire. Comment voulez-vous combattre le créationnisme, en tant que pseudo-science, si vous ne savez pas ce que c’est ou que vous n’avez pas accès à un contenu qui vous le présente ?

« Pourquoi ne pas abaisser le pourcentage à zéro » de cette « mallittérature » dans nos collections ? Je vais vous le dire : parce que, à supposer qu’on voudrait obtenir ce résultat, ce pourcentage à zéro est une cible irrationnelle, impraticable car, au-delà de l’urinologie (le cas facile), il existe bien trop de zones grises.

Pour toutes ces raisons, votre position, si vous me permettez quand même un peu d’humour, m’apparaît plus toxique qu’un traité d’urinologie. Vos propos cautionnent la censure institutionnelle. Prendre le parti de distancer la société de certaines informations et de certains contenus qui sont en bibliothèque, contribuerait à rétrécir la liberté d’information, au lieu de l’élargir.

Une semaine par année, lors du Freedom to read week, on consacre des efforts exceptionnels pour éduquer ce pauvre peuple (que vous souhaitez protéger) non pas à propos des risques des « mauvaises lectures »  mais au sujet du danger pour la vie démocratique, la pensée critique et la science que représente la censure.

(Je me sens obligée de préciser que je suis sérieusement sceptique, athée, anti tout ce qui est nouvelâgeux  mais résolument en faveur de la liberté d’expression. (Je n’irais pas aussi loin que Chomsky pour la défendre mais ceci est une autre histoire)).

Note : L’image représente un timbre à l’effigie de Samuel Hahnemann, père de l’homéopathie (source Wikicommons)

Facebook et moi

facebook_mdmDans la foulée de l’excellent  billet de Touria Fadaili sur l’Espace B, je prends le relais avec quelques éléments d’information concernant la propriété des renseignements personnels et la sécurité sur Facebook.

D’abord, rappelons le récent volte-face de la compagnie sur la question de la propriété des informations personnelles. La compagnie Facebook a soumis aux usagers sa Déclaration des droits et responsabilités à un vote populaire. Suite à cet exercice, elle a décidé de promouvoir une nouvelle version de sa politique qui reflète les amendements demandés par les utilisateurs. On peut lire la Déclaration des droits et responsabilités, fondée sur les Principes de Facebook, révisée le 1er mai (2009) et disponible en plusieurs langues.

Désormais, c’est ce qu’il faut retenir, l’amendement prévoit que l’utilisateur de Facebook constitue le seul et unique propriétaire des renseignements qui lui appartiennent et qui figurent sur sa page Facebook : ces contenus personnels  ne sont pas la propriété de Facebook.

Rassurée ? Pour le moment car cette épisode met en évidence l’instabilité des politiques de Facebook.

Ensuite, au-delà de la politique de cette compagnie, les enjeux de la sécurité et de la protection de son identité sur Facebook a fait l’objet d’une veille documentaire étoffé du côté du Centre de Ressources des Espaces Publics Numériques de Wallonie. On propose l’article suivant Facebook : comment protéger votre identité ? 13 tutoriels. Un must.

Voici une sélection des plus intéressantes de ces ressources :

1. Comment protéger votre vie privée sur Facebook -  Ann Cavoukian (Canada)

2.Face à Facebook : Comment sécuriser son identité numérique – EPI Asbl, Verviers (Belgique)

3. Comment protéger votre identité sur Facebook - CASES (Luxembourg)

4.Mutations numériques, Mutations juridiques -AEC Aquitaine Europe Communication (France)

Pour les plus jeunes, consulter aussi :

1. Facebook : Bien s’en servir et protéger sa vie privée InforJeunes (Belgique)

2. Affronter Facebook, YouTube et MySpace La cyberintimidation dans les écolesEric M. Roher, Borden Ladner Gervais (Canada)

3. Réseaux sociaux : de nouveaux dangers pour nos enfants ? – Olivier Dumons pour Le Monde.

Facebook, cela ne va pas de soi, mais il nous reste une certaine autonomie quant à la manière dont on paramètre notre compte et que l’on exerce son esprit critique. L’accès à l’information, a dit quelqu’un, n’est rien sans la capacité d’évaluer critiquement cette information. La diffusion d’informations personnelles, ce n’est pas rien, mais pour les mêmes raisons.


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