Qu’est-ce qu’une oeuvre? L’actionalisme en ontologie: 3ième partie

Pour faire suite aux billets sur le textualisme et le contextualisme, voici la troisième tendance annoncée dite «actionaliste». Cette position, apparue à la fin des années 90, cherche à s’imposer encore aujourd’hui. L’actionalisme associe l’identité de l’œuvre aux actions impliquées dans sa production.

Les arguments des défenseurs de cette approche se fondent sur le principe que l’appréciation des œuvres n’est pas essentiellement l’appréciation d’un objet mais plutôt « l’appréciation d’une sorte d’achèvement», d’un processus, d’une performance (voir Gregory Currie, An Ontology of Art, 1989, 72; David Davies, Art as Performance, 2004).

Selon la théorie de l’action-type de Currie, par exemple, nous pouvons représenter l’action artistique correspondant à *la composition de la sonate Hammerklavier de Beethoven* comme ceci : [B, S, H, D, t] où B = Beethoven, S = la structure sonore, H = l’heuristique de Beethoven pour S, D = la relation à trois places «x découvre y via heuristique z», t = le temps de composition. (Currie, 1989, 69) Au sein de cette équation, la composition de la sonate Hammerklavier de Beethoven est formée de trois éléments constitutifs: l’auteur, Beethoven, la structure sonore et l’heuristique.

Cet exemple fourni par Currie s’appliquerait de manière équivalente dans le cadre de la littérature avec un auteur, une structure textuelle et une heuristique. Par ailleurs, on note que cette proposition ontologique présuppose une différence entre la structure manifeste avec laquelle nous entrons en contact par le biais de la perception (que ce soit une toile, comme celles de Rembrandt dans l’image plus haut, un texte ou un livre) et l’œuvre.

Ainsi la toile au mur, le texte que nous lisons ne constituent pas l’œuvre-action, mais une partie seulement de celle-ci, on dira une instance, que l’on désignera par l’instance-structure. Par conséquent, les objections qu’on pourrait vouloir avancer en disant  « comment une action peut-elle tenir au mur par un crochet ou entre mes mains? » sont-elles non valides. Les tokens de l’œuvre comme action-type sont les occurrences d’un certain processus de composition, d’écriture, de peinture performé par le ou les producteurs.

On veut explicitement ici développer une sorte de parallèle entre la science ou la technologie et la création artistique en reconnaissant la possibilité des découvertes parallèles. On admet, en effet, qu’au cours de deux événements, deux individus ou communautés pourraient découvrir la même structure sonore (ou textuelle, etc.) par le biais de la même heuristique, et que ces découvertes en parallèle vont constituer deux tokens de la même œuvre conçue comme action-type.

Mais quelles que soient les versions de l’approche actionale (car il y en a plus d’une), et à supposer que ces théories soient les plus crédibles actuellement, on peut leur faire deux reproches substantiels qui ont à voir avec la question des œuvres numériques.

Dans un premier temps, les thèses actionalistes (comme c’était le cas de toutes les thèses en ontologie avant elles), démontrent un biais en faveur des œuvres littéraires textuelles qui prennent la forme d’une séquence de caractères avec des espaces et des marques de ponctuation. Bien qu’elles ne soient pas explicitement textualistes (à la manière de Wollheim) puisque l’œuvre littéraire est une action et non plus un texte-type, il n’en demeure pas moins que, à travers leurs réflexions sur la question de la chose littéraire, elles thématisent exclusivement la situation de ces textes traditionnels. Or, toutes les œuvres littéraires ne sont pas textuelles!

On a qu’à penser aux œuvres orales ou encore aux œuvres numériques. Les œuvres orales sont le plus souvent des schémas narratifs. De même, les œuvres numériques sont des véhicules algorithmiques (des unités de textes avec une ou plusieurs règles), comme ces générateurs automatiques, hypertextes, productions interactives, carnets, blogues, etc. et qu’on ne peut représenter, sans les dénaturer, à une séquence de mots, d’espaces et marques de ponctuation et qui sont irréductiblement des créations multimédias.

Ainsi, bien que les thèses actionales se sont objectées au textualisme, elles sont demeurées aussi biaisées dans leur approche de l’œuvre littéraire que leurs prédécesseurs. Mais cette critique de la politique du texte véhiculée par ces thèses, même si, à mon avis, est significative, n’affecte pas les fondements de ces ontologies, sinon leurs présupposés. On pourrait, à même le cadre qu’elles proposent, introduire une approche pluraliste de l’œuvre littéraire qui soit sensible à la situation des œuvres non, ou non exclusivement, textuelles.

Par contre, le second reproche que l’on peut leur adresser vise définitivement les assises de l’actionalisme. Les réflexions des théoriciens (en dehors de la communauté philosophique) à propos des générateurs automatiques comme celles de Jean-Pierre Balpe et autres productions numériques suggèrent une approche plus appropriée du genre de chose qu’est une œuvre littéraire et qui est étroitement liée à la propriété d’être « interactive » qui les caractérise.

L’œuvre numérique prévoit une ré-action, une participation de la part de l’utilisateur-lecteur ou encore elle s’inscrit au sein d’un réseau de réponses. Ce système d’oeuvre tend à redéfinir la relation que l’utilisateur-lecteur entretient avec le médium sous le mode d’une activité comparable, à certains égards (qu’il faut qualifier), avec celle de l’auteur. La distinction entre écriture et lecture, entre auteur et lecteur se brouille, se confond et en même temps, se dévoile et devient plus explicite…

Avec cette redéfinition du statut de l’utilisateur-lecteur émerge une approche nouvelle de l’œuvre, conçue, non pas comme une action, mais plutôt comme une interaction entre le processus génératif (associé au pôle de l’auteur) et le processus collaboratif (associé au pôle du lecteur), ou encore comme une interaction entre une communauté de créateurs au statut équivalent. Pourquoi alors ne pas envisager une ontologie de l’oeuvre-comme-interaction et faire de Wikipédia, l’oeuvre-emblème de celle-ci? C’est ma proposition. Merci à Karl pour l’exemple ici.

Il y a des enjeux qui rejoignent la pratique des sciences de l’information et qui renforce cette conviction. L’identité des oeuvres est aujourd’hui envisagée par l’entremise d’un processus enrichi, cumulatif  qui tient compte des dispositifs favorisant l’agrégation et l’exploitation des données contribuées par les utilisateurs : tags, recommandations, évaluations, lecture sociale, etc. L’oeuvre est en mouvement, instable, installée comme work-in-progress, elle est certes connectée, mais aussi collectivement construite et collectée.

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2 réponses à “Qu’est-ce qu’une oeuvre? L’actionalisme en ontologie: 3ième partie

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