La nanoveille 3 |Le mouvement Occupons – Occupy vu par les penseurs

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Une nanoveille, une nanocollection de liens choisis, comme on dit des morceaux choisis, le meilleur du butinage récent.

On entend toute sorte de questions et d’opinions au fil des conversations qui s’attardent au mouvement Occupons. On n’entend rien aussi parfois et, ce n’est peut-être pas mieux. Voici une sélection de textes porteurs, porteurs de réponses, d’argumentaires articulés, porteurs de nouvelles questions pour aller plus loin.

1. Confronting the Malefactors par Paul Krugman | New York Times. Prix Nobel d’économie, Paul Krugman est une autorité cognitive de haut niveau, un havre pour ceux qui pensent et penchent vers la gauche. Collaborateur régulier du New York Times, il n’a pas hésité à faire connaître son appui au mouvement : " What can we say about the protests? First things first: The protesters’ indictment of Wall Street as a destructive force, economically and politically, is completely right. A weary cynicism, a belief that justice will never get served, has taken over much of our political debate — and, yes, I myself have sometimes succumbed. In the process, it has been easy to forget just how outrageous the story of our economic woes really is." Il pointe les enjeux liés à la déréglementation du secteur de la finance, aux abus des financiers sauvés par les deniers publics amassés par les payeurs de taxes, ces mêmes financiers qui vont, une fois remis à flot, exprimer leur gratitude en donnant leur allégeance aux partis qui promettent des réductions de taxes…

Par ailleurs, Krugman répond, au passage, à ces commentaires, fort répandus, suggérant que l’accoutrement des occupants constitue un fashion crime : "But so what? I, at least, am a lot more offended by the sight of exquisitely tailored plutocrats, who owe their continued wealth to government guarantees, whining that President Obama has said mean things about them than I am by the sight of ragtag young people denouncing consumerism. Bear in mind, too, that experience has made it painfully clear that men in suits not only don’t have any monopoly on wisdom, they have very little wisdom to offer. When talking heads on, say, CNBC mock the protesters as unserious, remember how many serious people assured us that there was no housing bubble, that Alan Greenspan was an oracle and that budget deficits would send interest rates soaring."

Et que dire à propos de la généralité des demandes qui donne à penser que le mouvement ne peut aboutir à des changements politiques réels? Selon Krugman,"we shouldn’t make too much of the lack of specifics. It’s clear what kinds of things the Occupy Wall Street demonstrators want, and it’s really the job of policy intellectuals and politicians to fill in the details."

Mais, concernant cette dernière critique, celle du déficit d’exigences spécifiques, la proposition de George Lakoff est encore plus percutante et fondamentale.

2. How To Frame Yourself: A Framing Memo For Occupy Wall Street par George Lakoff | Common Dreams. Lakoff est aussi un repère. (J’ai assisté à deux de ses cours à UC Berkeley où il enseigne la linguistique et je regrette beaucoup que ces travaux ne soient pas mieux connus ici). Les Occupants se sont très rapidement tournés vers lui pour les soutenir intellectuellement. Lakoff n’avait pas acquiescé à leur demande initiale et les avait plutôt incités à formuler leur propre discours de légitimation puis, il accepté avec ce texte.

Lakoff étudie, plus précisément, la manière dont les cadres (frames), les structures de la pensée déterminent le langage et les idées, notre perception du monde, nos actions. Les cadres conceptuels contribuent à structurer les systèmes moraux qui sont utilisés dans le discours politique et qui déterminent l’action politique.  Or, tout discours politique est moral, dit Lakoff, en tant qu’il s’appuie tôt au tard sur des principes quant à ce qu’il est "bon" ou "juste" de faire. Ainsi, les conservateurs aux États-Unis revendiquent un système moral qui définit leur agenda : "The primacy of self-interest. Individual responsibility,  but not social responsibility. Hierarchical authority based on wealth or other forms of power. A moral hierarchy of who is “deserving,” defined by success. And the highest principle is the primacy of this moral system itself, which goes beyond Wall Street and the economy to other arenas: family life, social life, religion, foreign policy, and especially government." Et ce que conteste les occupants de Wall Street, au-delà du capitalisme financier, c’est d’abord ce système moral.

Les Occupants défendent plutôt une vision progressiste de la morale et de la démocratie :

Democracy starts with citizens caring about one another and acting responsibly on that sense of care, taking responsibility both for oneself and for one’s family, community, country, people in general, and the planet. The role of government is to protect and empower all citizens equally via The Public: public infrastructure, laws and enforcement, health, education, scientific research, protection, public lands, transportation, resources, art and culture, trade policies, safety nets, and on and on. Nobody makes it on their own. If you got wealthy, you depended on The Public, and you have a responsibility to contribute significantly to The Public so that others can benefit in the future. Moreover, the wealthy depend on those who work, and who deserve a fair return for their contribution to our national life. Corporations exist to make life better for most people. Their reason for existing is as public as it is private. A disproportionate distribution of wealth robs most citizens of access to the resources controlled by the wealthy. Immense wealth is a thief. It takes resources from the rest of the population — the best places to live, the best food, the best educations, the best health facilities, access to the best in nature and culture, the best professionals, and on and on. Resources are limited, and great wealth greatly limits access to resources for most people.

C’est parce que le mouvement Occupons est d’abord un mouvement moral que les revendications ne sont pas spécifiques et, ajoute Lakoff, il est préférable qu’il en soit ainsi : "I think it is a good thing that the occupation movement is not making specific policy demands. If it did, the movement would become about those demands. If the demands were not met, the movement would be seen as having failed." Par ailleurs, des politiques pour résoudre les problèmes, ce n’est pas ce qui manque, suggère-t-il, ce qui fait cruellement défaut au mouvement progressiste, c’est plutôt un ciment moral qui fera tenir ensemble toutes ces propositions. Le discours d’Occupons peut jouer le rôle de ce précieux ciment moral – une rhétorique morale et politique dont disposent les conservateurs et qui les avantage considérablement dans l’arène politique actuel. Si l’on peut arriver à changer le focus moral, des élections amèneront des gens nouveaux et des politiques plus précises suivront.

À la lumière des thèses de Lakoff, je me permets ici cette reformulation :

Le mouvement Occupons serait, de manière essentielle, un projet d’occupation du territoire moral.

Et, dans cette veine, on peut également entendre de nombreux sceptiques qui doutent de la pertinence locale du mouvement Occupons faisant valoir qu’il s’agit d’une situation et d’une crise américaines que l’on ne peut pas légitimement revendiquer ici. Vraiment, ce serait de la récupération ? On ne subit pas ici une rhétorique morale conservatrice utilisée par le gouvernement Harper et qui orientent les décisions économiques et politiques?

Pour mieux comprendre la signification locale de cette démarche, il faut lire aussi la couverture du journal Le Devoir depuis le début de l’occupation qui présente des articles et des entrevues qui méritent le détour et le partage viral.

3. La lutte des classes à l’heure du capitalisme par Louis Chaput-Richard | Le Devoir. Dans une entrevue, le sociologue Éric Pineault (professeur de sociologie économique à l’UQAM), affirme que la contestation de l’élite financière est fondée. La "révolution financière", sous la forme de la déréglementation des marchés, a ébranlé "des économies et des sociétés entières" : les Américains ne sont pas les seuls à en avoir subi les affres. Cette révolution a affecté l’"économie ordinaire" des gens un peu partout : "«Jusque dans les années 90, il y avait un lien direct entre les dépenses des ménages et leurs revenus: le salaire servait alors à acheter. Or, à cette époque, la révolution a consisté pour la finance à s’interposer entre le salaire et la consommation, par le biais du crédit, de l’endettement. Depuis, le salaire ne sert plus vraiment à acheter, mais bien à payer la carte de crédit.»

Endettement citoyen, logique de la financiarisation, "régime de crise perpétuelle" qui profite aux élites financières,  constituent des raisons qui valent aussi pour les Québécois : «C’est toujours nous, les salariés, qui fournissons cette richesse que s’approprie l’élite financière. Que ce soit par notre travail, nos caisses de retraite, nos REER, nos placements ou nos dettes, nous nourrissons constamment le système financier que cette élite réussit à utiliser pour en extraire des rendements. Or, même si c’est au fond notre argent, nous ne faisons jamais que subir les conséquences — parfois désastreuses — de ses décisions et activités spéculatives.»

La version longue de cette entrevue est disponible sur le site du Journal des Alternatives (pour le moment, la première partie seulement est en ligne).

4. Les réfugiés du système: Inégalités de revenus – Le grand écart par François Desjardins | Le Devoir. La dénonciation de la financiarisation du monde par le mouvement Occupons a aussi mis l’emphase sur la problématique des inégalités croissantes entre les riches et les pauvres et c’est ce que cet article explore. Le journaliste rapporte des résultats du Conference Board selon lequel l’inégalité des revenus augmente depuis les 20 dernières années. À cet égard, le système fiscal canadien s’avère aujourd’hui "moins efficace dans la réduction des inégalités de revenus qu’il l’était avant 1994". Toujours, selon le Conference Board, on explique ce contexte socialement défavorable par "la restructuration de plusieurs programmes qui aident à réduire les inégalités. Par exemple, il y a eu une érosion du programme d’assurance-emploi.»

Et, dans une entrevue avec Bernard Élie (économiste et professeur associé à l’UQAM), ce dernier ajoute : «La fiscalité est centrale. Dans les années 50 et 60, elle a permis une redistribution de la richesse qui a mis en place la classe moyenne en Amérique du Nord. Et s’il y a une chose qui fait consensus, c’est que la diminution de la classe moyenne n’est pas bonne pour le développement économique.»

«Depuis une trentaine d’années, avec la mise en place d’un modèle néolibéral, essentiellement orienté vers le désengagement de l’État et une réforme de la fiscalité, on assiste à une diminution du rôle redistributif de l’État. C’est sans doute le facteur principal de l’augmentation des inégalités de revenus et de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, poursuit M. Élie. On a assisté, en Europe et en Amérique du Nord, à un élargissement assez marqué de cet écart et les manifestations qu’on voit reflètent un peu ce ras-le-bol.»

Voici le portrait des écarts dressé par le journaliste : "Après le recensement de 2006, Statistique Canada a estimé qu’entre 1980 et 2005, les travailleurs du quintile supérieur ont enregistré des gains médians de 16,4 %. Dans la tranche inférieure, ils ont reculé de 20,6 %. Dans le milieu du peloton? L’avancée a été presque nulle. Mais parions que les indignés ont dû s’indigner davantage, la semaine dernière, en lisant l’étude de Crédit Suisse selon laquelle les millionnaires de ce monde contrôlent maintenant 38,5 % de la richesse totale. L’an dernier, c’était 35,6 %."

Enfin, pour ceux qui douteraient encore de la pertinence locale du mouvement, Bernard Élie nous invite à réfléchir : «Au Québec et au Canada…On navigue sur une idée qu’on n’est pas les États-Unis, qu’on est progressiste et que la richesse est bien répartie. C’est une image qui est fausse.»

J’ai choisi d’autres voix dans ce parcours que l’incontournable Noam Chomsky, mais je vais conclure en joignant la vidéo du moment où il est allé adresser la parole aux occupants de Boston.

Pour plus d’informations, on peut consulter cette collection de liens. Il existe aussi un article dans Wikipédia  sur Occupons Montréal que j’ai commencé à rédiger et qui gagnerait à être augmenté et étoffé.

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