La friction est une fiction dans l’écosystème du livre numérique

Il est maintenant possible d’emprunter des livres numériques en français sur le site de BAnQ et sur celui des Bibliothèques de Montréal. Le déploiement de l’infrastructure de pretnumérique.ca qui permet aux usagers de télécharger des livres numériques en français a représenté un défi technique mais aussi, et peut-être surtout, contractuel. Ce projet de prêt numérique est le résultat d’un consensus de l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre au Québec. Les acteurs ont fait le choix d’une approche progressive en préférant offrir un système convenable, fusse-t-il imparfait, plutôt que rien du tout, au moment où les abonnés anglophones pouvaient, depuis un bon moment déjà, se prévaloir d’un accès à des livres numériques en anglais. Il y avait là un enjeu supérieur d’équité sociale. Toutefois, les contrats définissant les rôles et les responsabilités de chacun des acteurs viennent à échéance le 31 décembre 2012.

Gilles Herman, éditeur au Septentrion et président du Geli, posait hier la question suivante :  « En novembre 2011, les éditeurs ont signé in extremis une entente de 12 mois pour permettre le prêt numérique tout en se donnant l’année pour réfléchir ensemble sur les termes exacts du prêt. Déjà presque trois mois de passés, aucune discussion n’a été entamée. J’ai bien peur qu’à ça rythme, cette expérience prenne fin abruptement fin 2012. »

Je ne suis pas au courant du processus, ni de tous les enjeux, mais dans les circonstances, ma réponse à Gilles Herman serait la suivante : s’il advenait que les citoyens perdent ce service que l’on commence à peine à leur faire goûter, c’est l’ensemble du marché du livre québécois qui serait perdant, et pas seulement les bibliothèques et leurs abonnés. Le prêt de livres numériques en bibliothèque ne concurrence pas le marché du livre : il le supporte.

Je vais profiter de l’occasion pour appuyer cette affirmation en partageant cette étude récente menée aux États-Unis qui confirme ce que les bibliothécaires répètent depuis longtemps : les abonnés des bibliothèques sont de grands consommateurs de livres, en raison de leur fréquentation de la bibliothèque. Si, suivant cette étude, la bibliothèque agit comme un instrument de marketing pour l’industrie du livre, on peut penser que pretnumerique.ca serait aussi une vitrine pour les éditeurs et les libraires du Québec. Ces résultats méritent d’être mieux connus et pris en considération lors des discussions sur le prêt numérique.

Un lien étroit entre l’emprunt et l’achat

Par le biais de cette étude sur le comportement et les préférences des usagers de bibliothèques en lien avec leur profil de consommateur de livres, présentée par Barbara Genco lors du colloque O’Reilly Tools of Change 2012, le 14 février dernier, on apprend qu’il existe un lien étroit entre l’emprunt et l’achat de livres :

1. Les usagers utilisent la bibliothèque pour découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux genres. Les usagers achètent les livres qu’ils ont déjà empruntés à la bibliothèque. Mais surtout, les usagers achètent d’autres livres des auteurs dont ils ont déjà emprunté des livres à la bibliothèque !

2. Pour deux livres empruntés, l’usager de la bibliothèque en achète un.

3. Si on considère l’influence de l’emprunt sur les comportements liés au livre numérique, tous les résultats sont accentués : les lecteurs de livres numériques utilisent, plus que les autres, la bibliothèque pour découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux genres. Les lecteurs de livres numériques achètent, plus que les autres, les livres qu’ils ont déjà empruntés à la bibliothèque. Mais surtout, on constate que, plus que les autres, les lecteurs de livres numériques achètent d’autres livres des auteurs dont ils ont déjà emprunté des livres à la bibliothèque !

Dans ces conditions, on devrait considérer la bibliothèque comme un marché et, en particulier, si on considère le segment du livre numérique, comme un marché inexploité.

Bien sûr, aux États-Unis ce sont déjà 82 % des bibliothèques publiques qui prêtent des livres numériques (avec en moyenne 4000 titres par institution) – et qui contribuent au marketing de l’industrie du livre. L’argument économique, considérant le nombre, a un certain impact. Mais, si on veut, au Québec, rattraper ce taux et arriver à des résultats comparables, il ne faudrait pas que le processus s’enraye trop vite ici…D’autant plus que pendant ce temps, les lecteurs de livres numériques réclament plus de contenus.

Ne faites pas des abonnés des bibliothèque les victimes des guerres du livre numérique

Tout le monde aime les bibliothèques, mais quand il s’agit de prêter des livres numériques, on s’empresse de dire : stop ! Le prêt numérique, c’est trop facile, ralentissez la machine, et même, si vous le pouvez, faites demi-tour ! Or, comme le suggère Barbara Genco, à la lumière de ces résultats, les préoccupations de l’industrie du livres à l’égard du prêt numérique en bibliothèque semblent déplacées : la friction que le milieu ressent, dit-elle, relève de la fiction.

En d’autres termes, il faut cesser d’entretenir cette croyance fausse, à savoir que les livres qui sont prêtés dans les bibliothèques sont des livres qu auraient pu être achetés. Il est plus juste de concevoir les livres prêtés comme des livres qui seront achetés, ou menant à des achats de contenu qui n’auraient pas eu lieu autrement. Les livres prêtés sont des gains à venir, et non des manques à gagner. Avec une valeur ajoutée qui est sociale.

La friction est une fiction car :

  • Les supers abonnés de bibliothèques sont des consommateurs voraces.
  • Les bibliothèques sont parmi les principaux lieux de découverte pour du contenu, que ce soit des livres ou d’autres médias. Les bibliothèques supportent les lecteurs et la littéracie.
  • Les bibliothèques ont de l’argent à dépenser pour soutenir le marché du livre.
  • Les bibliothèques constituent de puissants instruments de marketing pour le contenu dont l’efficacité est avérée. (Pas toujours pour leurs propres services mais pour le contenu !).

Ce qui fait dire à Barbara Genco en référence aux résistances et aux difficultés énormes rencontrées par les bibliothèques dans l’aventure du livre numérique avec les magnats de l’industrie du livre, Overdrive, Penguin, HarperCollins, Amazon  : « Ne faites pas des abonnés des bibliothèque, les victimes des guerres du livre numérique (Don’t let library patrons be casualties in the e-book wars). »

Bien sûr, il n’y a pas de guerre à l’horizon de pretnumrique.ca. Mais, parfois, on entend des salves sympathiques du milieu de l’édition, des librairies, de certains auteurs qui nous disent qu’ils ne veulent pas mettre leurs livres numériques dans les bibliothèques ou qu’ils n’ont pas besoin de le faire. Et bien, discutons-en, comme le suggère Gilles Herman, pour arriver à un modèle durable, gagnant-gagnant-gagnant, avec plus d’acteurs du monde littéraire, plus de contenu, plus d’accès.

Et qui sait si, un jour, on ne pourrait pas reprendre, avec sérénité, la discussion sur le verrouillage social de la culture via les DRM ?

Note :
Le prêt numérique dans les Bibliothèques de Montréal comprend aussi une collection de plusieurs centaines de livres en lecture continue (streaming). Pas friction, juste du flux pour des éditeurs comme Numériklivres et Publie.net qui participent à cette offre.

La présentation ppt de Barbara Genco : Public Library Power Patrons Are Your Best Customers_ Lessons from Patron Profiles, the Library Journal _Bowker PubTrack Consumer Research Partnership Presentation

| Photo par Marie D. Martel. Graffiti sur le mur de la bibliothèque Saint-Charles dans l’arrondissement du Sud-Ouest, Montréal, automne 2010. Auteur inconnu |

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5 réponses à “La friction est une fiction dans l’écosystème du livre numérique

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