Les prédictions 2013 pour le livre numérique selon The Guardian (et moi)

Le joueur d'échecs

Le joueur d’échecs

Le journal The Guardian a publié ses prédictions pour l’édition numérique en 2013. Un exercice qui se résume essentiellement, aux dires même de la journaliste, à observer les tendances du marché américain. Ces propositions sont formulées à grands traits et si l’exagération fait parfois sourire, le fonds est assez crédible.

Ce portrait qui respire l’optimisme tranche avec le discours morose des éditeurs souvent relayé dans les médias au cours des dernières années. Selon ce point de vue, de nouvelles catégories littéraires sont possibles et des expériences seront tentées, du côté des amateurs comme des professionnels, de même qu’entre les deux, et qui contribueront à réécrire la littérature même. En voici une traduction libre avec des commentaires.

1. Les prix des lecteurs numériques (e-readers), comme les Kindle, concurrenceront celui des livres à couverture rigide. 

On pourrait aussi penser que les lecteurs dédiés vont peu à peu disparaître pour laisser place aux tablettes, en raison de leur versatilité si avantageuse, si bien que la concurrence entre les contenus littéraires et les autres types de contenu s’accentuera sur le web.

2. Les livres numériques coûteront moins cher qu’un expresso. 

Si l’année 2013 fait la part belle au domaine public, et c’est de bonne augure, l’expresso sera même gratuit (et libre).

En revanche, dans une perspective marchande, le coût du livre numérique  au Québec devrait aussi être abordé dans le cadre d’une réflexion sur le prix unique du livre.

3. L’essor du marché de l’auto-édition favorisera le repérage d’écrivains, par exemple sur Wattpad. Les éditeurs proposeront aussi des services d’autoédition, comme le contreversé Simon & Schuster Archway.

Cet envol de l’auto-édition est considéré avec scepticisme par certains observateurs qui y voit une bulle risquant d’éclater avant peu – en raison des retours incertains sur l’investissement jusqu’à ce jour.

Le créneau de l’auto-édition ne représente peut-être pas une option rentable pour les éditeurs, ce qui pourrait freiner, à termes, les développements en ce sens. En revanche, les assises de l’auto-édition reposent largement sur une démarche de participation culturelle fondée sur la prise en charge, par les amateurs, de la destination de leurs écrits. Et, c’est ce désir de libérer et de partager la création littéraire qui assure la vitalité du courant, indépendamment de l’univers marchand.

On remarque, par ailleurs, que si  les services d’auto-édition se multiplient sur le marché anglophone actuel, les initiatives du côté francophone sont plus modestes. Attramenta, In Libro Veritas, Feedbooks qui proposent des «oeuvres originales» en sont des exemples.

4. De nouvelles maisons d’édition numérique apparaîtront, à l’instar de Plympton et Atavist. Les auteurs auto-publiés commenceront à se regrouper en coopératives, à la manière de Awesome Indies, par exemple.

Plympton publie des fictions en série pour les lecteurs numériques. Cette maison rappelle le regretté Robert ne veut pas lire, un éditeur visionnaire que le public n’était pas encore prêt à suivre au moment de ses activités.  Smartnovel offre aujourd’hui de la littérature populaire en feuilleton avec des niches : polar, glam, jeunesse, etc. – en français.

Contrairement, à Plympton qui s’intéresse au format court, Atavist, qui est toujours en version beta, vise le créneau des textes documentaires longs.

Côté francophone, Publie.net  diffuse des textes brefs depuis l’an dernier, mais le modèle éditorial coopératif et le modèle d’affaires qu’il propose diffèrent sensiblement de ces diverses initiatives. D’autres aventures éditoriales courageuses, comme celle de Numeriklire.net, explorent les territoires contemporains de la littérature francophone.

5.  L’édition traditionnelle se fera plus expérimentale. On donne l’exemple de Random House qui supporte le projet  de « Storygames » intitulé blackcrownproject.com. Ces expériences vont contribuer à repousser les limites de la narration et, par le biais des applications,  à étendre la définition de «livre».

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la réflexion de Hugh McGuire, par exemple, sur le travail de l’éditeur. Dans cet article, McGuire propose d’amener le métier de l’éditeur dans le laboratoire de diffusion et de création numérique en vue d’exploiter les possibilités d’enrichissement de l’oeuvre, et de son expérience, que procure le livre conçu comme API.

6. Nous verrons davantage de livres numériques offerts en exclusivité, et pas seulement des extraits. Le premier thriller politique numérique  de Picador, The Kills,  est décrit comme «un roman phare en quatre parties», dont la première paraîtra en février.

L’univers marchand s’adapte à la demande des consommateurs en matière de contenu gratuit. D’abord, les extraits, maintenant des livres complets, les offres promotionnelles permettent de faire découvrir les maisons d’édition, leur catalogue, les nouveaux produits en capitalisant sur la viralité. Ces contenus occasionnels s’ajoutent à une offre existante qui est déjà colossale en livres gratuits (Gutenberg, Wikisource, etc.). Cette abondance opère une démocratisation de la culture, avec en contre-partie une forme de désacralisation des oeuvres et des auteurs. Dans cette mouvance, elles pressent les milieux du livres (éditeurs, libraires, bibliothèques) à imaginer d’autres expériences au plan des lieux et de la participation pour atteindre leurs visées auprès de leurs publics ou de leurs clients.

7. Les éditeurs orientés sur les communautés en ligne, tels que Little Brown avec The Crime Vault et Gollancz avec le SF Gateway, favoriseront la découverte des fonds et des nouveaux écrivains pour les fans de certains (surtout mauvais) genres.

Hormis les services d’auto-édition qui développent des forums et des communautés en ligne, il ne semble pas y avoir d’éditeurs francophones qui aient adopté cette approche. La coopératif d’édition Publie.net s’appuie sur une solide communauté d’auteurs, de lecteurs et de fervents qui gravitent autour de l’écrivain François Bon et qui s’agitent sur les réseaux sociaux comme sur le blogue le tiers livre. Mais, cette association est informelle; elle ne dépend pas d’un membership ou d’une inscription préalable à un forum, comme c’est le cas des maisons mentionnées plus haut. Là encore, Publie.net fait figure d’exception assez exceptionnelle, non seulement par son dispositif de lab0ratoire permanent, mais surtout grâce à sa communauté d’électrons libres et fidèles.

8. Les journaux deviennent de grands acteurs dans le marché du livre numérique, suivant l’exemple du New York Times, qui a uni ses forces avec des « startups » comme Byliner et Vook dans le but de publier des documents originaux et des archives.

L’éveil de l’auto-édition, de la micro-édition, les initiatives des bibliothèques comme des universités, la diversité de l’édition ne fait que s’étendre en dehors du champs traditionnel. Les grands journaux comme le New York Times explore déjà ambitieusement ce créneau comme le suggère le projet éditorial de Snow Fall avec sa fascinante narration multimédia.

Le Devoir a aussi proposé, par l’intermédiaire de Fabien Deglise, un livre de twittérature sous contrainte : 25 auteurs en 140 caractères. La diffusion de ce document, que l’on peut télécharger gratuitement en pdf ou via la plate-forme iBookStore, n’a pas été prévu pour figurer sur une diversité de vitrines favorisant la promotion de l’oeuvre, en même temps que celle des plate-formes locales sur le territoire numérique. 2013 sera l’année d’un partage des meilleures pratiques de mise en marché du livre sur le territoire numérique (merci à Gilles Herman pour avoir généré cette discussion).

9. Les bibliothèques et les éditeurs ne voient pas du même œil les prêts de livres numériques.

Traditionnellement, les bibliothèques ne rapportait pas une fortune aux éditeurs. Mais, elles représentaient une vitrine intéressante tout en étant un concurrent marginal. Dans le contexte numérique, les acquisitions des bibliothèques ne rapportent guère davantage. Cependant, elles pourraient bien devenir un immense réservoir de livres gratuits, et du coup, un concurrent  majeur. Acheter ou emprunter, au bout des doigts, les démarches se confondent et c’est la même gratification immédiate.  Les éditeurs, dans les marchés américains ou français notamment, craignent ce nouveau positionnement et s’évertuent à décourager le prêt numérique en multipliant les obstacles.

Pendant ce temps, les bibliothèques cherchent à convaincre les éditeurs qu’ils sont, de fait, en passe de devenir une immense vitrine qui stimule le marché car les emprunteurs, on le montre avec des études rigoureuses, deviennent des acheteurs. On fait aussi valoir que les bibliothèques élargissent le volume des consommateurs de livres car elles aident, en contribuant à la littéracie à engendrer de nouveaux lecteurs.

Lorsque les éditeurs ne reconnaissent pas ces faits et qu’ils cherchent à empêcher l’accès au prêt numérique, ils ne nuisent pas seulement aux intérêts de la société civile, mais aussi, vraisemblablement, aux leurs.

On peut lire un article à ce sujet dans le dernier numéro de Spirale, Les nouveaux enjeux de l’édition.

Au Québec, les différents acteurs de la chaîne du livre semblent avoir compris ces enjeux critiques et ils ont pactisé. La plate-forme prêtnumérique.ca est le produit de cet entente qui est aussi un projet social. À ce chapitre, le Québec n’a pas de rattrapage à faire en 2013. Sous notre latitude, les acteurs de la chaîne du livre ont réussi, ce qui échoue trop souvent ailleurs, à créer une collaboration autour du prêt en bibliothèque.

En 2013, on observera un nombre croissant de petites bibliothèques publiques qui vont offrir le prêt de livres numériques. On verra davantage de laboratoires et d’ateliers d’initiation à la lecture numérique en bibliothèque à la manière du Buffet numérique de La Grande bibliothèque.

[10. Amazon va être contraint de déposer son bilan après un boycott de masse provoqué par son refus de payer l'impôt des sociétés. Mais, cette dernière prédiction pourrait être un peu trop optimiste.]

Ce n’est pas la prédiction la plus éclairante… Mais, elle suggère néanmoins, dans le contexte des hypothèses considérées jusqu’ici, l’exercice d’une domination arrogante de la part d’Amazon sur le marché du livre. L’éthique d’Amazon n’inquiète peut-être pas seulement en tant que citoyen corporatif.  Dans le contexte d’une diversification des pratiques de l’édition, avec des niches et des segments relativement étroits, avec des explorations artisanales, des modèles d’affaire qui se cherchent, on peut se demander comment va survivre cet écosystème fragile face aux géants.

Conclusion

Les prédictions annoncées  par The Guardian dessinent globalement un horizon prometteur et confiant, mais qui n’est pas encore le nôtre et ce ne le sera pas avant…2015? ou même au-delà.

Qoiqu’il en soit, ce matériel de prospective peut servir de repère pour réfléchir, par jeu de comparaison et de contraste, au développement de l’édition et de la publication francophone.

Cette réflexion permet aussi d’apprécier ce qui est omis.  L’offre de plus en plus structurée des livres du domaine public ou la question du partage non marchand d’oeuvres protégées, autour des biens communs, sont des vecteurs de transformation de la culture de l’édition qui vont largement contribuer à créer le nouveau monde du livre.

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  18. Je lis et relis ce billet. J’ai quand même une drôle d’impression. On dirait qu’il n’y a pas moyen de savoir ce qui adviendra du « livre numérique » (tout et son contraire)…

    Est-ce qu’il se pourrait qu’on parle de plusieurs choses à la fois: le « livre numérique » ne serait-il plus qu’un mot-valise quoi couvre plusieurs réalités?

    1) Le livre traditionnel. Mis sous forme numérique il n’est qu’un format de plus (couverture dure; poche; numérique). Mais sa logique de mise en marché et la chaîne de valeurs sont sensiblement les mêmes. C’est la tête de la longue traîne.

    2) L’hypertexte. Mis sous forme d’un livre numérique: il porte des habits de livre (structure narrative axée sur l’écriture) imposés par la machine (la « lectrice ») mais pourrait (et réussi) à s’émanciper doublement en incorporant d’autres médias et par un modèle de production et de rentabilité alternative. C’est la queue de la longue traîne.

    Le premier est un marché qui a émergé avec Gutenberg. Le second avec les réseaux. Les logiques malgré la similitude du produit me semblent appartenir à deux mondes.

    Je ne sais pas quoi en penser, par contre…

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