Pas libre de traduire et de lire Le vieil homme et la mer, selon Gallimard

C’est la consternation d’apprendre que François Bon, éditeur de Publie.net, pourrait mettre fin à ses activités. La traduction du roman Le vieil homme et la mer d’Hemingway que vient de publier François Bon a fait l’objet d’une demande de retrait par la maison Gallimard qui affirme posséder tous les droits de traduction y compris les droits numériques. Selon François Bon, Gallimard réclamerait également des dommages et intérêts pour les exemplaires distribués et qui sont conçus comme des contrefaçons :

J’ai mis en ligne la semaine dernière ma propre traduction de Le vieil homme et la mer. Vingt-deux exemplaires exactement en ont été téléchargés. Ce matin, M. Antoine Gallimard, adresse rue Gallimard, Paris VIIe arrondissement, officier de la Légion d’honneur, président du Syndicat national de l’édition, membre du Conseil d’administration de la Bibliothèque nationale de France, demande le retrait immédiat de cette traduction, et réclame des dédommagements.

Publie.net est une coopérative d’auteurs qui propose plus 500 livres numériques disponibles en téléchargement ou en lecture continue, notamment via les bibliothèques. La valeur ajoutée du travail éditorial y est considérable : les collections sont variées, une présentation et des annotations mettent les oeuvres en contexte, l’éditeur anime une communauté vivante à travers son blogue et les médias sociaux. Publie.net représente aussi un modèle d’édition pure player sans DRM qui redonne 50% de ses recettes aux auteurs. Il importe de soutenir cette démarche, non seulement pour la qualité de son offre, mais aussi dans une perspective de bibliodiversité.

Cette traduction de François Bon représente une alternative à celle que Jean Dutourd a réalisée à l’enseigne de Galllimard et dont le major français de l’édition défend les droits avec âpreté aujourd’hui. Pour François Bon, la création de cette traduction originale s’inscrivait dans « [u]n projet de vie ancien, avec des souvenirs venus d’une enfance dans un recoin pauvre, le littoral vendéen à l’Aiguillon-sur-Mer, ses ostréiculteurs, le travail sur la digue où j’accompagnais mon père et mon grand-père. »

La nouvelle traduction du roman Le vieil homme et la mer a été entrepris dans le contexte où l’oeuvre de Hemingway est passée dans le domaine public dans certains pays qui ont adopté la norme « life + 50 » comme le Canada. Or, lorsqu’une oeuvre littéraire tombe dans le domaine public, celle-ci devient un bien commun, disponible pour être utilisée librement à des fins créatives, pédagogiques, commerciales ou autres sans plus de préoccupations pour les droits d’auteur.

En revanche, l’oeuvre d’Hemingway ne figure pas encore dans le domaine public américain, ce qui est à la base des prétentions de Gallimard qui pourrait revendiquer les droits tant que ceux-ci sont protégés dans le pays d’origine, soit jusqu’en 2047 aux États-Unis…L’oeuvre a été publiée en 1952 et son copyright a été reconduit en 1980 par Mary Hemingway. La durée d’une telle protection est au coeur d’un débat de société qui oppose le droit et l’accès public de même que la démocratisation de la culture.

Pourtant, comme le rappelle Numerama, Gallimard s’est fait moins empressé en matière de contrefaçon dans le cas de Patrick Poivre d’Arvor accusé de plagiat dans une biographie d’Ernest Hemingway (!). Une juriste de l’éditeur aurait dit : « Les éditeurs n’aiment pas les affaires de contrefaçon. La plupart du temps, elles se règlent à l’amiable ». Voyons voir…

On peut lire ici le début de cette traduction originale qui n’est plus disponible, pour le moment, sur Internet. Mais, si on veut lire la suite dans des conditions plus favorables, il faut manifester son appui à François Bon via Twitter en écrivant @Gallimard et à @fbon, ou via les blogues. Par ailleurs, un projet de traduction collaborative avec François Bon à partir du Canada serait un projet très intéressant à considérer.

Le vieil homme pêchait seul dans le Gulf Stream sur son canot depuis quatre-vingt-quatre jours sans avoir pris un poisson. Les quarante premiers jours, le garçon était venu avec lui. Mais après ces quarante jours, les parents du garçon lui avaient dit que le vieil homme était finalement et définitivement salao, ce qui est la pire forme pour dire pas de chance, et selon leurs ordres, le garçon était parti sur un autre bateau, lequel avait pris trois gros poissons la première semaine. Cela le rendait triste, le garçon, de voir le vieil homme revenir chaque soir le canot vide, et toujours il le rejoignait pour l’aider à porter les lignes enroulées, la gaffe, le harpon et la voile ferlée autour du mât. Une voile rapiécée avec des sacs de farine qui pendait ainsi comme le drapeau d’une permanente défaite.

Le vieil homme était maigre et hâve, avec de profondes rides dans l’arrière du cou. Sur ses joues, les taches brunes d’un cancer de la peau bénin à cause de la réflexion du soleil sur la mer des tropiques. Les taches lui tombaient de chaque côté du visage et ses mains gardaient les cicatrices profondément plissées des poissons hâlés lourdement sur la corde. Mais aucune de ces cicatrices pour être récente. Elles étaient aussi vieilles que l’érosion dans le désert sans poisson.

Tout en lui était vieux, sauf les yeux – et ils étaient de la même couleur que la mer, joyeux et invincibles.
– Santiago, lui dit le gamin alors qu’ils remontaient du quai où ils avaient halé le canot, je vais pouvoir revenir avec toi, on a fait un peu d’argent.
Le vieil homme avait appris au garçon à pêcher et le garçon l’aimait.
– Non, dit le vieil homme, tu es sur un bateau qui connaît la chance. Reste avec eux.
– Mais rappelle-toi quand tu étais resté quatre-vingt-sept jours sans un poisson, et qu’ensuite on avait attrapé tous ces gros, un par jour pendant trois semaines ?
– Je me souviens, dit le vieil homme. Et que tu ne m’as pas quitté parce que tu aurais douté.
– C’est mon père qui m’a forcé, je suis son fils, je dois lui obéir.
– Je sais, dit le vieil homme. Et c’est normal.
– Il n’a pas assez confiance.
– Non, dit le vieil homme. Mais nous on a confiance. Hein ?
– Oui, dit le garçon. Si tu veux on prend une bière à la Terrace, et ensuite on porte tout ça chez toi.
– Pourquoi pas, dit le vieil homme. Entre pêcheurs.

Ils s’assirent à la Terrace et la plupart des pêcheurs se moquèrent du vieil homme, qui ne se mit pas en colère. D’autres, parmi les vieux pêcheurs, le regardaient avec tristesse. Mais ils ne la montraient pas, et parlaient poliment des courants, de la profondeur à laquelle ils avaient gréé leurs lignes, de ce beau temps qui n’en finissait pas et de ce qu’ils avaient remarqué. Les pêcheurs victorieux étaient déjà attablés, avaient dépecé espadons et marlins puis les avaient posé de leur pleine longueur sur des planches que les hommes, deux à chaque bout, traînaient en titubant jusqu’à la pêcherie où ils attendraient le camion frigo qui les emporterait au marché de La Havane. Et ceux qui avaient pris des requins les avaient portés à l’usine à requins, de l’autre côté de la baie, où ils seraient hissés par une grue, leurs nageoires découpées, leur foie extrait, la peau retournée et la chair découpée en lamelles pour le salage.

Quand le vent était à l’est, l’odeur de l’usine à requins venait jusque de ce côté du port ; mais aujourd’hui il en parvenait juste un faible relent, le vent étant reparti au nord puis était carrément retombé et c’était agréable d’être là au soleil à la Terrace.
– Santiago, dit le garçon.
– Oui, répondit le vieil homme. Il tenait son verre et pensait à des temps loin en arrière.

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