Le futur des bibliothèques publiques au 21ième siècle : Créer des capabilités humaines pour les droits humains

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Entre la première et la seconde édition du manuel Introduction to Public Librarianshipun nouveau programme fondationnel s’est dessiné pour les sciences de la bibliothèque et de l’information ainsi que pour la pratique associée à celles-ci. Ce modèle inscrit le projet de la bibliothèque publique dans le cadre de référence des droits humains et du développement des capabilités nécessaires à leur incarnation. La Déclaration universelle des droits humains (Nations-Unies, 1948) constituera peu à peu, selon McCook, le repère structurant de la bibliothèque publique du 21ième siècle au service d’une vie plus digne.

Introduction aux sciences de la bibliothèque et de l’information

Dans la première édition (2004) de ce manuel, qui est un classique, Introduction to Public Librarianship, Kathleen de le Pena McCook expose  les quatre piliers du service en bibliothèque : la sphère publique, l’héritage culturel, l’éducation, l’information. Le pilier de la sphère publique est celui m’intéresse ici et sur lequel je voudrais me pencher.

La sphère publique est un concept qui appartient à l’appareil théorique d’Habermas. Il décrit un espace de la société moderne à travers ses structures, ses fonctions, ses conditions d’émergence et de transformation. Ce domaine de médiation entre la sphère privée et de l’autorité publique permet aux individus d’échanger librement au sujet d’enjeux communs à travers le véhicule de l’opinion publique, de proposer des alternatives critiques au discours de l’État et de s’engager dans l’action politique.

Il est intéressant de souligner, dans le contexte de cet examen, que la sphère publique est issue d’un ensemble de circonstances historiques uniques : l’essor du roman, celui d’une société des lecteurs, l’apparition du journalisme littéraire et politique, comme l’explique Thomas McCarthy dans l’introduction de The Structural Transformation of the Public Sphere: An Inquiry into a Category of Bourgeois Society. Il aurait pu ajouter à cette énumération la naissance des bibliothèques publiques qui ont aussi contribué à l’émergence de cette nouvelle conscience critique.

En m’appuyant sur les travaux de McCook (2004), j’ai déjà tenté de décrire le concept de sphère publique en relation avec les bibliothèques publiques dans un autre article et je reprendrai certains éléments de cet exposé.

Selon McCook, les bibliothèques publiques représentent une composante centrale de la sphère publique : C’est leur fonction la plus structurante en lien avec la société civile. Les bibliothécaires supportent les relations que la communauté entretient à l’égard du discours et de la réalité au quotidien. Les services qui sont le plus étroitement associés au développement de la sphère publique sont à l’enseigne de ce qu’on désigne par les «Commons».

Suivant la description de McCook, les communs (Commons) répondent au besoin des citoyens de savoir ce qui se passe dans la communauté, de se rencontrer et d’interagir avec les autres, de participer aux délibérations de la société civile. Les communs prennent diverses formes tels que l’information communautaire (Community Referral), les dossiers thématiques actuelles (Current Topics and Titles), et autres programmes communautaires ou expositions qui permettent à une diversité d’informations, d’idées et de points de vue de se croiser, de se confronter et de stimuler l’engagement communautaire, contribuant à offrir des occasions de s’engager dans un débat démocratique.

Le soutien à la sphère publique

Dans le dernier chapitre de son ouvrage (2004), McCook présente quatre tendances, qui sont en même temps des défis auxquels seront confrontées les bibliothèques publiques au 21ième siècle et qui sont susceptibles d’affecter la sphère publique. L’un des défis identifiés vise à « soutenir la sphère publique ».

Le soutien de la bibliothèque à la sphère publique consiste à assurer la disponibilité et l’accès à l’information ainsi que de la médiation que requiert le partage des communs : « The rôle of public library collection development so that librarians ensure that materials are available to meet the needs and interests of all segments of their communities continues to be an important way that the public sphere continue to be enhance. » (Budd and Wyatt, Do You Have Any Books On… » An Examination of Public Library Holdings, 2002) C’est par ce biais que la bibliothèque publique, selon McCook en 2004, participe à la création de l’opinion publique, à la construction de la communauté en favorisant un dialogue authentique entre les citoyens qui soit propice à l’action politique.

Une autre tendance affecte la sphère publique de manière plus tangentielle : le sentiment d’appartenance ( Sense of Place). Selon McCook, la bibliothèque publique peut contribuer à créer un sentiment d’appartenance qui transcende les nouveaux développements impersonnels, les lieux commerciaux, etc. et qui aident la communauté à bâtir son identité et préserver son caractère distinctif. Il faut encourager, dit-elle, la « création d’espaces publiques qui sont de véritables places communautaires », des « tiers lieux » aptes à favoriser la sphère publique et la vitalité démocratique. Ce défi suppose des ressources appropriées de même que des lieux de rencontre, des forums, des espaces collaboratifs, des agoras, des plates-formes d’échanges tant physiques que, il va sans dire, numériques.

Les critiques de la sphère publique

Avant de poursuivre la discussion portant sur la relation entre la sphère publique et la bibliothèque publique, je veux revenir un moment sur la  théorie de la sphère publique. Il existe, en effet, toute une littérature critique, émanant de diverses disciplines, au sujet du concept de sphère publique.  Plusieurs critiques ont remis en question notamment la distinction entre la sphère privée et publique suggérant l’existence des tensions entre les deux, ou encore d’exclusions découlant de biais sexistes ou capitalistes portés par le modèle.

Dans le premier cas, la sphère publique apparaît sous le mode d’une entité hégémonique qui sert de plate-forme au discours de la majorité en insistant pour se démarquer des enjeux domestiques qui touchent les femmes – et en les excluant du même coup.

D’autres critiques font valoir la présence d’un présupposé capitaliste fondé sur la propriété et une économie de la rareté qui justifiant la séparation entre les intérêts privées et publics. Or, dans un monde de réseaux, les échanges des biens informationnels, par exemple, ouvrent la voie à des modes d’échanges  non pas fondés sur l’exclusivité, mais sur le partage qui génère une valeur économique en créant des biens communs. L’économie en tant qu’économie des communs devrait, de ce point de vue, être réintroduite dans la caractérisation et la discussion entourant la sphère publique. Il ne s’agit plus dans ce cas d’émanciper l’opinion des contraintes économiques pour adhérer à la sphère publique, mais plutôt de contribuer à émanciper l’opinion par la création de valeur économique.

Malgré les critiques, le concept de sphère publique est préservé. Mais, la table apparaît assez bien mise pour un nouveau modèle post-bourgeois de la sphère publique.

La bibliothèque des droits humains et des capabilités humaines

Dans la seconde édition de son ouvrage parue en 2011, McCook a modifié de façon substantielle le dernier chapitre, et, du même coup, le sens donné au rôle citoyen des bibliothèques dans le soutien à la sphère publique.  Le futur des bibliothèques est désormais lié aux droits humains et au développement des capabilités humaines favorisant l’incarnation de ceux-ci.

C’est une prise de position dans la philosophie actuelle des bibliothèques publiques  qui a un statut fondationnel. Ce programme définit un nouveau domaine pour les sciences de la bibliothèque et de l’information.

La Déclaration universelle des droits humains (Nations-Unies, 1948) va constituer, selon McCook, la référence guidant les services de bibliothèque publique au vingtième-unième siècle.

Selon ce point de vue, les bibliothécaires américains vont peu à peu forger leurs modèles de service et utiliser un langage qui reflète les valeurs des droits humains. Et, l’approche des capacités humaines, « qui aide les gens à fonctionner dans une variété de domaines », offre le cadre de référence en vue de redéfinir le service  en bibliothèque dans la perspective des droits humains – sans exclure la question de l’impact des mutations technologiques, mais plutôt en intégrant celle-ci dans les enjeux.

Parmi les capabilités qui sont d’une importance significative pour les bibliothèques publiques du 21ième siècle au service d’une vie plus digne,  McCook retient les conditions du « développement et [de] l’expression des sens, de l’imagination et de la pensée»  telles que caractérisées par  Martha Nussbaum (« Human Rights and Human Capabilities », Harvard Human Rights Journal, 2007: 23, ma traduction) :

Être capable d’utiliser ses sens, d’imaginer, de penser et de raisonner – de faire ces choses d’une manière « vraiment humaine » , d’une façon éclairée et cultivée par une éducation adéquate, y compris, mais en aucun cas limité à l’alphabétisation ou la formation mathématique et scientifique de base. Être capable d’utiliser l’imagination et la pensée dans le cadre de l’expérience et de produire des œuvres et des événements de son propre choix, religieux, littéraire, musicale, etc. Être capable d’utiliser sa pensée et son esprit en étant protégé par des garanties à propos de la liberté d’expression que ce soit pour le discours politique et artistique ou la liberté d’exercice de la religion.

Dans ce nouveau chapitre, McCook présente les faits saillants de la philosophie américaine des bibliothèques publiques qui conduisent à une perspective de droits humains en phase avec l’approche par les capacités humaines qui valorise le développement de chaque personne.

Le discours sur les services des bibliothèques publiques depuis leur naissance  au XIXe siècle, s’est généralement inscrit dans un courant de pensée progressiste, du moins aux Etats-Unis. Et tout en reconnaissant que les bibliothèques publiques américaines offrent déjà des services qui incarnent les droits humains, la relation entre ce que font les bibliothécaires sur le terrain et ce discours n’a pas encore tout à fait explicité, reconnaît-elle. Mais, cette situation est vraisemblablement appelée à changer dans le contexte actuel de globalisation de la société.

Selon McCook, « le travail des bibliothécaires américains a évolué d’une manière qui intègre les valeurs et les préceptes des droits humains sans avoir généralement utilisé le langage qui caractérise les finalités philosophiques et éthiques des droits humains et du développement humain. » (p. 339) Mais, on tend à souligner que la réalisation de la société du savoir, et plus généralement celle d’une société plus juste, fait partie désormais partie des responsabilités du monde des bibliothèques.

La contribution de McCook consiste à identifier les instruments (déclarations et proclamations sur les droits sociaux, économiques et culturels) qui fondent le discours sur les droits humains en indiquant comment les bibliothèques publiques américaines peuvent y recourir pour décrire leur travail « dans un langage qui nous permet de revendiquer notre place parmi les nations. » (p. 341)

Elle propose, plus particulièrement, d’explorer trois secteurs du service en bibliothèques publiques dont la portée sociale et culturelle est mise en valeur par l’intégration des concepts de droits humains:

  1. L’accès au savoir est fondamental pour le développement humain. (Article 19, Objectifs du Millénaire)
  2. La bibliothèque publique est une force vivante de la culture. (Article 27, Manifeste de l’UNESCO sur les bibliothèques publiques).
  3. Multiculturalisme. Le service des bibliothèques publiques aux États-Unis est le reflet du manifeste multiculturel de la Fédération Internationale des associations de bibliothécaires (IFLA).

En d’autre termes, il est possible d’argumenter que la base de l’engagement de bibliothécaires à l’égard des droits humains et du développement humain se trouvent « enraciné[s] » dans divers textes comme le texte de la Déclaration universelle des droits humains, dans les Objectifs du Millénaire pour le développement, et dans d’autres proclamations internationales et déclarations sur les peuples, les régions, les situations et les droits spécifiques.

Ceci étant dit, pour avoir lu certains des ouvrages et des textes de Martha Nussbaum, qu’on ne saurait jamais assez recommander, on pourrait reprocher à McCook de ne pas avoir étendu le programme philosophique de la bibliothèque, en incluant des capacités qui font partie, de façon largement consensuel aujourd’hui, des nouvelles programmations.

On pense, entre autres, à la capacité d’association telle que définit par Nussbaum :

L’affiliation. (A) Être capable de vivre avec et pour les autres, de reconnaître et d’être attentif à d’autres êtres humains, de prendre part à différents types d’interactions sociales ; être capable d’imaginer la situation d’autrui. (Protéger cette capabilité signifie protéger des institutions qui constituent et nourrissent de telles formes d’affiliation, et aussi protéger la liberté d’assemblée et de discours politique.) (Capabilités : Comment créer les conditions d’un monde plus juste, 2012, 56)

Le discours sur les tiers lieux et leur contribution à l’émergence de la sphère publique établit cette relation que l’on pourrait définir en ces termes :

4. La bibliothèque est un lieu créateur de mondes communs.

Quoiqu’il en soit l’exercice mené par McCook est considérable et sa portée est absolument capitale. Un investissement équivalent mériterait d’être conduit au Québec, au Canada, ou ailleurs. Il s’agirait alors de repérer les textes significatifs associés à la fondation de la bibliothèque publique sous ces latitudes et d’y déceler, ou non, des convergences avec les déclarations et les proclamations sur les droits sociaux, économiques et culturels dans le but de « nous aider à visualiser la structure qui soutient notre travail en tant que bibliothécaires engagés à soutenir, reconnaître, et informer ces droits ». (p. 341)

Déjà, nous pouvons déjà revendiquer l’existence de certains documents tels que la Charte des droits du lecteurs qui va dans le sens de l’article 19 de la Charte des droits humains. L’Agenda 21C est aussi un outil essentiel, notamment à Montréal, pour définir les finalités humaines de la bibliothèque publique aujourd’hui.

Dans le contexte actuel, on pourrait penser que cette réflexion est, quoique sensible, bien trop distante, comme tout ce qui se présente comme « globale »,  pour avoir un impact sur le travail en première ligne. Pourtant, il faut envisager que cette conscience des droits humains est destinée à faire une différence significative « dans les plus petites places ». Comme l’a défendu Eleonore Roosevelt : Quelle valeur peuvent avoir les droits humains si nous ne pouvons les faire respecter dans les plus petites places? Peut-être bien qu’entre toutes, la bibliothèque du quartier sous la forme d’un véhicule de la sphère publique, est cette petite place apte à réunir les conditions pour favoriser le développement des capacités et des droits humains. C’est cette citation d’Eleonore Roosevelt qui ouvre le chapitre final du manuel de McCook (2011) dont il est question ici (ma traduction):

Où commencent après tout, les droits humains universels? Dans de petites places, près de la maison – si proche et si petites qu’elles ne peuvent pas être vues sur aucune carte du monde. Pourtant, elles sont le monde d’une personne; le quartier où il vit; l’école ou l’université qu’il fréquente; l’usine, la ferme ou le bureau où il travaille. De telles places sont les lieux où chaque homme, femme et enfant recherche une justice égale, l’égalité des chances, une dignité égale sans discrimination. Si ces droits n’ont pas de sens dans ces lieux, ils auront peu de sens ailleurs. Sans une action concertée des citoyens à les faire respecter près de chez nous, nous chercherons en vain les traces du progrès dans le reste du monde. (Eleanor Roosevelt, remarks at the United Nations, March 27, 1953).

Pour aller plus loin :

About these ads

11 réponses à “Le futur des bibliothèques publiques au 21ième siècle : Créer des capabilités humaines pour les droits humains

  1. Pingback: Le futur des bibliothèques publiques au ...·

  2. Pingback: Le futur des bibliothèques publiques au ...·

  3. Pingback: La cité éducative comme projet de société (et les librairies dans tout ça?) | Jeux de mots et d'images·

  4. Pingback: Ce que participer veut dire | Bibliomancienne·

  5. Pingback: Le futur des bibliothèques publiques au ...·

  6. Pingback: Le futur des bibliothèques publiques au 21ième siècle : Créer des capabilités humaines pour les droits humains | la bibliothèque, et veiller·

  7. Merci pour votre article. Ces sujets ont également été abordés dans l’ntervention de Michel Wieviorka au 59e Congrès de l’Association des bibliothécaires de France, 6 juin 2013, dont le thème général était : La bibliothèque, fabrique du citoyen.http://wieviorka.hypotheses.org/184

  8. Pingback: Le futur des bibliothèques publiques au ...·

  9. Pingback: La Déclaration de Lyon sur l’accès à l’information et le développement : Un discours drôlement ficelé | Bibliomancienne·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s